Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le naufrage ruineux du Musée des Confluences

C'est un naufrage. Notez que comme une fleuve et une rivière se rejoignent au pied du bâtiment, il n'y a rien là que de logique. Le Musée des Confluences de Lyon s'était déjà enfoncé dans le ridicule. Il ne lui reste plus qu'à s'abîmer dans les eaux du Rhône et de la Saône. Personne ne le regrettera. Fallait-il vraiment l'ouvrir, avec dix ans de retard, le 20 décembre 2014? 

Je vous ai déjà raconté, il y a quelques mois, les déboires et les débordements de cette aventure mégalomane. Je resterai donc bref cette fois. Supposée remplacer un Musée Guimet près du parc de la Tête-d'Or, jugé dépassé, l'initiative a été lancée en 2001. C'était le joujou de Michel Mercier, alors président du Conseil Général de la région Rhône-Alpes. Raymond Barre, au même moment maire de Lyon, a imposé le site. On a beau eu lui expliquer qu'il faudrait littéralement «créer le sol» sur de la vase, Babar n'a pas voulu démordre de son idée. Un éléphant, ça se trompe énormément.

Le projet le plus absurde 

Il y a eu l'obligatoire concours d'architectes. Le projet le plus cinglé l'a comme de juste emporté. Copp Himmelblau proposait un bâtiment déconstruit, composé d'un «socle», d'un «nuage» et d'un «cristal». Il aurait fallu se méfier. Les Viennois Wolf Prix et Helmut Swiczinsky sont des fous furieux, partisans de l'anarchie urbaine. Ces disciples un peu égarés du philosophe Derrida n'en font d'ailleurs pas mystère. Les travaux se sont donc révélés plus lents, et surtout plus chers, que prévus. Le budget a explosé. Il a passé de 61 millions d'euros en 2003 à 328 en 2014 après changement d'entreprise. Le chantier a même fermé plusieurs mois... 

Bref. On a quand même fini par avoir un bâtiment que les gens les plus aimables qualifient de «compromis entre le gros insecte et le vaisseau spatial». Rien de l'élégance de la Fondation Vuitton au Bois de Boulogne. Ni de sa transparence d'ailleurs. Ce machin tout en porte-à-faux, terminé par une sorte de bec, reste opaque au possible. Et cela même si les architectes ont usé et abusé du verre. Que dire? C'est gratuitement biscornu à l'extérieur comme à l'intérieur. Un peu perdu, le visiteur ne sait jamais s'il suit le bon parcours où s'il va se retrouver coincé dans un angle mort. Ajoutez à cela que le quartier des Confluences ne possède rien de bien engageant. La preuve! Son musée est en partie masqué par une bretelle d'autoroute, qui joue ainsi les soutien-gorge culturels.

Expositions-foutoirs

Les collections et expositions rachètent-elles tout? Oh, que non! J'ai lu quelques part que les premières recèlent plus de deux millions d'objets. En caves, naturellement. Il n'y a pas tant de place à l'intérieur et nos déconstructivistes fous de Coop Himmelblau se sont ingéniés à en perdre le plus possible. Pour le moment, il y a au premier quelques expositions temporaires, laissées en place jusqu'en juin, et au second un mini parcours thématique permanent. Le tout donne dans le genre foutoir signifiant. On met tout à côté de n'importe quoi sur des thèmes bateau prétentieux: les origines, la vie, la mort et ce qui s'en suit. Dans ces conditions, pourquoi ne pas montrer un accélérateur de particules des années 1950 assez près de chaussures brodées de femme chinoise? Le meilleur reste encore les fossiles. J'avoue un faible pour l'énorme mammouth, découvert en 1859 à deux kilomètres à peine du Musée des Confluences. 

Restons-en là pour ce ramassis qui, selon une bonne analyse lue sur le journal en ligne "La Tribune des Arts", annonce «la mort du musée avec l'ouverture du MUCEM de Marseille et de la Fondation Vuitton». Nous sommes entrés de plain-pied dans le monde des boîtes vides. Vides d'objets et de significations. Le paradoxe veut que dans ces entreprises voulues grand public, il faille énormément de bases culturelles (voire ici scientifiques) pour s'y retrouver. Qu'en retire le simple visiteur, si on ne lui donne pas la main par quelque médiation? Mystère.

Un budget de fonctionnement ruineux 

La tragédie des Confluences ne s'arrête hélas pas là. Il semble que le budget de fonctionnement soit, lui aussi, demeuré largement sous-estimé. Les 18 millions d'euros devraient se monter à 36 millions par an, selon les pessimistes. Or on attend 500.000 visiteurs à peine chaque année, ce qui semble raisonnable pour un endroit aussi éloigné d'une cité par ailleurs peu touristique. Il entrerait ainsi 4,5 millions à peine dans les caisses, ce qui représenterait un trou annuel de passé 30 millions. En période de prospérité folle, on pourrait admettre. Mais il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui les autres musées lyonnais crèvent la dalle. Il leur faut quêter chaque centime. Lancer des souscriptions publiques. Alors, honte à la Région Rhône-Alpes, honte à l'ancienne mairie de Lyon, et par ricochet à la nouvelle. Le 20 décembre, le président de la République a préféré s'abstenir, tout comme sa ministre de la Culture. On les comprend (1)

(1) Le 10 janvier, date de ma visite, deux dalles de verre du plancher transparent, dominant de quinze mètres les eaux, étaient déjà fendues de part en part. Faut-il prévoir des parachutes?

Pratique 

Musée des Confluences, 86, quai Perrache, Lyon. Tél. 00334 28 38 11 90, site www.museedesconfluences.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, jusqu'à 22h le jeudi. Dès 10h, le samedi et le dimanche. Le plus simple est d'utiliser pour y aller le tram No 1, qui passe aux gares de Perrache et de Part-Dieu. Photo (AFP): L'intérieur pour le moins tourmenté du musée. Admirez la place perdue!

Prochaine chronique le mardi 27 janvier. Le Musée international de la Réforme, à Genève, fête ses dix ans. 

 

 

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