Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le musée remercie Jacqueline Delubac

C'était une très jolie femme. Octogénaire, Jacqueline Delubac conservait une silhouette fabuleuse. En témoigne une émission de TV, présentée à Lyon. Interrogée par Henry Chapier, l'ancienne actrice y parle avec légèreté de sa vie et de la mort. De cette dernière, elle disait ne jamais y penser. «Croire à la vie maintient jeune.» La camarde devait la rattraper de la manière la plus mondaine qui soit. Jacqueline a été renversée nonagénaire par un cyclise, en 1997, alors qu'elle sortait de chez Hermès pour aller chez Lanvin. Son chauffeur l'aura attendue en vain au bar du Crillon pour la ramener dans son appartement du quai d'Orsay. 

Le Musée des beaux-arts de Lyon consacre aujourd'hui une vaste exposition à cette beauté des années 30, connue pour avoir été la troisième épouse de Sacha Guitry. «J'ai 50 ans, elle en a 25, il est donc juste que j'en fasse ma moitié.» Lyonnaise ne naissance, élevée par un père industriel à Valence, Jacqueline Basset (Delubac était le nom de sa mère) a mis fin à sa carrière d'actrice vers 1950. Les beaux-arts l'attiraient. Elle se retrouva collectionneuse d'avant-garde. «On admire beaucoup aujourd'hui ce qui faisait rire mes amis.» Il lui est arrivé de s'être trompée (Lyon montre tout), mais la dame a osé Dubuffet, Fautrier, Lam, Germaine Richier ou Bacon avant (presque) tout le monde. Son goût la portait vers des tableaux difficiles. Son grand Picasso n'a rien d'aimable.

Un mari amateur d'impressionnistes 

Jacqueline Delubac travaillait à deux, si l'on peut dire. En 1938, elle avait quitté Guitry en emportant ses seuls bijoux. Son second compagnon avait été le richissime diamantaire Miran Eknayan, qu'elle avait fini par épouser en 1981. Ce monsieur achetait avec d'énormes moyens des impressionnistes: Manet, Degas, Renoir... Il possédait même le morceau central de l'immense «Déjeuner sur l'herbe» de Monet, laissé inachevé. Le couple avait l'humour de l'accrocher dans sa salle à manger. La toile servira à Jacqueline de moyen de règlement de ses droits de succession en 1985. Elle figure aujourd'hui au Musée d'Orsay (1). 

Se posait cependant, dès les années 80, le problème de l'héritage de l'actrice, restée sans enfants. Il y a eu un projet parisien. Il n'a pas abouti. Jacqueline s'est souvenue qu'elle était Lyonnaise. Le Musée des beaux-arts commençait ses travaux de réfection et de réaménagement sous la houlette de son directeur Philippe Durey, qui est un homme très chaleureux. Ils ont sympathisé. Elle lui a donné un Braque en gage, sans s'avancer davantage. En fait, la comédienne avait tout réglé dans son testament. Lyon a obtenu 38 œuvres. Les petites piècesont été vendues, comme les meubles. Une amie de Jacqueline a remis au Musée des arts décoratifs ce qui restait de ses vêtements. Il ne subsistait que les années 70 à 90. «La femme la mieux habillée de Paris» laissait tout de même 650 robes... (2)

Une exposition en forme d'appartement 

Il fallait un concept pour restituer une personnalité complexe traversant six décennies. L'idée adoptée est celle de l'appartement. Nous nous trouvons d'abord chez les Guitry, rue Elisée-Reclus, dans un hôtel particulier aujourd'hui disparu, bazardé par la veuve (et cinquième épouse) de Sacha. Il y aux murs Greuze et Renoir. Le parcours, un peu serpentin, évoque ensuite le quai d'Orsay. Aux toiles reçues par Lyon se sont provisoirement ajoutés les meubles dispersés aux enchères. Un corridor, comme chez l'intéressée, rappelle en photos la gloire défunte. Certaines photos de Jacqueline sont dues à Raymond Voinquel, André Durst ou George Hoyningen-Huene. Les salons se suivent. La visite se termine dans la garde-robe, où l'effigie de Jacqueline par Bernard Buffet fait face à quelques tenues du soir. La dame est restée mondaine jusqu'au bout... 

Un ravissant livre accompagne l'exposition. Il propose des témoignages, dont celui de Philippe Durey. Il comporte aussi bien sûr des tas de photos, avec Jacqueline «à la scène et à la ville», habillée par Paquin, Piguet ou Schiaparelli. On pourrait y joindre, à titre personnel, un autre hommage à ce concert de louanges. Il est bon, il est juste de nos jours que de telles collections aillent en province au lieu de rester dans la capitale. Côté musées, en France, il pleut toujours où c'est mouillé. 

(1) Orsay a prêté le grand Monet en question à Lyon.

(2) Veuve de diamantaire, Jacqueline possédait aussi d'importants bijoux. Beaucoup semblent avoir disparu entre sa mort et l'inventaire...

Pratique 

«Jacqueline Delubac, Le choix de la modernité», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 16 février. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30. Photo (DR): Jacqueline Delubac dans "Faisons un rêve" de Sacha Guitry. Elle a joué 23 de ses pièces et tourné dans 11 de ses films.

Ce texte va avec celui sur le livre répertoriant les tableaux français du musée des beaux-arts de Lyon. Il est situé juste en dessous.

Prochaine chronique le samedi 24 janvier. Le Louvre fait une nouvelle fois appel à la souscription publique pour un gros achat. Comment ça marche?

 

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