Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le Musée des Tissus risque de fermer faute d'argent

Personne ne veut bien sûr sa mort. Le Musée des Tissus de Lyon, que complète rue de la Vieille-Charité un Musée des Arts décoratifs (1), risque cependant bien de disparaître sous peu. Ce n'est pas par défaut de visiteurs. Le chiffre de 80.000 billets par an ferait pâlir de jalousie bien des institutions genevoises. Seulement voilà! L'institution manque de ressources. Propriété de la Chambre de Commerce et de l'Industrie (CCI) de la ville, elle pâtit des ponctions qu'opère l'Etat dans les caisses de ce dernier. Selon Emmanuel Imberton, président du CCI, la Chambre va perdre le 38 pour-cent de ses ressources fiscales entre 2015 et 2017. «Nos réserves viennent en plus de subir un hold-up gouvernemental de 15 millions d'euros.» 

Avant de poursuivre, un peu d'histoire. Le musée est né en 1864 du désir de conserver la mémoire d'une industrie emblématique de la ville. Lyon, c'est la soie et les canuts, comme Sèvres incarne la porcelaine. Se sont ainsi constituées au fil des décennies des collections fabuleuses, logées depuis 1946 dans l'ancien Hôtel de Villeroy. Les chiffres tournent autour de 2,5 millions de tissus allant de la haute Antiquité jusqu'à nos jours, avec une évidente focalisation sur la production locale. Quatre mille cinq cents ans d'histoire. On comprendra qu'il s'agisse du plus important ensemble du monde en matière textile, en dépit de la concurrence du Victoria & Albert de Londres, du «Met» de New York ou du County Museum de Los Angeles. Le Musée de Tissus possède aussi des costumes allant du XIVe siècle au XXe. On sait que la mode attire davantage de visiteurs qu'un échantillon tout plat, si beau soit-il.

Une institution dynamique 

Jusqu'au début des années 1980, le lieu était resté vieillot. Il a alors subi une formidable rénovation, qui l'a notamment doté d'une vaste salle en sous-sol destiné aux expositions temporaires. Différents directeurs se sont succédé, proposant nombre de manifestations temporaires notables. Pour rester dans le domaine de la couture, je citerai les rétrospectives Madeleine Vionnet, Paquin ou Balenciaga. Le musée a aujourd'hui à sa tête Maximilien Durand, qui a porté haut le flambeau, en dépit de moyens financiers réduits. Il propose jusqu'en juin 2016 «Le Génie de la Fabrique», ce dernier mot désignant à Lyon la soie, alors qu'il s'agissait au XVIIIe siècle à Genève le l'horlogerie. Inutile de préciser qu'il n'existe pas de catalogue, faute d'argent. 

Alors que le dix pour-cent du personnel s'est déjà vu congédier, les sommes en jeu peuvent paraître modestes, voire dérisoires. Vu l'étonnant niveau de l'autofinancement (entre 45 et 47 pour-cent), le musée a besoin pour (sur)vivre d'environ 1,9 million d'euros par an. Une misère. Le Musée des Confluences engloutit, lui, 18 millions par an. Une solution semblerait simple. Eh bien, elle ne l'est pas! La Ville n'a visiblement pas envie de s'en mêler (2). Il faut dire que les musées des Tissus et des Arts décoratifs ne figurent pas dans son dicastère, alors qu'elle vient d'hériter du Musée Gallo-romain de Fourvière et des absurdes Confluences, ratage muséographique, architectural et financier voulu par des politiques. Je rappellerai ici que le bâtiment, inauguré en décembre 2014, a coûté 330 millions d'euros au lieu des 61 prévus en 2000. On se croirait à Genève.

La méthode Coué

Qu faire, alors qu'une «réunion de la dernière chance» est prévue pour janvier 2016? Plusieurs pistes ont été tracées. L'une d'elles évoque Paris. Elle vise à faire des Tisus un département externalié du Louvre, qui ne possède pas grand chose en matière de textiles. Notons que nul ne semble avoir évoqué les Art décoratifs de la capitale, au statut juridique hybride, qui renferme un superbe musée du costume. L'intention semble de rester à Lyon, sans jamais préciser comment, c'est à dire avec quels moyens. Comme l'écrit Didier Rykner, rédacteur en chef du journal en ligne «La Tribune de l'art», dont l'engagement en faveur du Musée des Tissus a été relayé depuis par Guy Boyer, à la tête de «Connaissance des arts»: «chacun applique la méthode Coué.» Le rapport écrit sur le sujet «tient de l'incantation.» Et il ne faut surtout pas compter sur un Ministère de la culture, aujourd'hui déliquescent, pour arranger les choses. 

Pourtant, Maximilien Durand continue. Il y a donc son exposition actuelle, qui passe pour remarquable. Il existe aussi les enrichissements. Si certains donateurs font aujourd’hui la moue, ce dont on ne saurait les blâmer, il vient ainsi d'entrer dans le fonds un très important ensemble (56 pièces) de vêtements liturgiques du XIXe siècle et des débuts du XXe siècle offert par Jean-Marc Truchot. C'était début décembre. Dans la débandade actuelle, qui tient à la mauvaise volonté de certains, il subsiste au moins un élément positif. Les collections, quoiqu'il arrive, demeureront «inaliénables et imprescriptibles», comme pour tout musée de France. 

(1) Les Arts décoratifs sont logés dans un ancien hôtel particulier construit par Soufflot, le futur architecte du Panthéon parisien. Il possèdent notamment de très importantes collections de dessins anciens et de céramiques.
(2) Les textiles n'ont pas le vent en poupe, contrairement à tout ce qui est aujourd'hui supposé jeune, ludique et grand public. La chose joue bien sûr en défaveur du musée. Sous Giscard, passionné de patrimonial, les choses se seraient sans nul doute passé autrement.

Pratique

Musée des Tissus, 34, rue de la Vieille-Charité, Lyon. Tél. 00334 78 38 42 090, site www.mtmad.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h30. Photo (Musée des Tissus): une robe du XVIIIe siècle. Le Musée des Tissus détient aussi des vêtements et des tapis d'Orient.

Prochaine chronique le mardi 29 décembre. Grand Théâtre, MAH... Genève gère-t-il bien son budget culturel?

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