Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le Musée des beaux-arts redéploie ses collections modernes

Crédits: Musée des beaux-arts, Lyon 2018

C'est un lapsus, mais je ne suis pas tombé dans le piège. Le Musée des beaux-arts de Lyon annonçait sur son site la réouverture de sa collection d'art moderne pour le samedi 30 mars 2018. Il n'y avait pas de samedi 30 mars cette année. Il fallait donc lire samedi 31. J'ai gagné. J'y étais le 31 afin de voir ce que pouvait donner, redéployé, un ensemble dont je mesurais mal l'importance. Ni la date de fin convenue, du reste. Où commence à Lyon le Musée d'art contemporain, ou MAC (1), et où se termine l'art moderne au MBA? Allez savoir... 

Entre 1989 et 1998, le Musée des beaux-arts a connu l'un des plus gros chantiers de France. Il s'agissait de réhabiliter un ancien couvent transformé depuis la Révolution en lieu d'exposition. L'institution allait gagner d'autant plus de place qu'elle «splittait». Le contemporain allait se faire voir au loin, au-delà du Parc de la Tête d'Or, dans un quartier restant à construire. Les travaux ont été menés de main de maître par le directeur Philippe Durey, qui était en plus (il doit sans doute le rester aujourd'hui) un homme charmant. Tout s'y est vu redéployé en plusieurs «actes», sans que le bâtiment ferme jamais ses portes. Un exercice de haute voltige. Avec le «jack-pot» pour terminer. L'actrice Jacqueline Delubac, qui avait été la troisième Madame Sacha Guitry puis l'une des femmes les plus élégantes de Paris, lui léguait en 1997 sa collection d'art moderne (Picasso, Bacon, Lam... et aussi Bernard Buffet), plus les impressionnistes (Manet, Renoir, Monet, Degas...) rassemblés par feu son second époux richissime.

Renouer avec l'âge d'or 

Remis à neuf et héritier d'un tel ensemble, le musée pouvait espérer renouer avec son âge d'or. Il faisait partie entre 1878 et 1910 des institutions phares de France, se montrant très actif sur le marché pour se former des collections allant de l'art antique à la création contemporaine en passant par la céramique de la Renaissance. Il y a eu un ou deux achats judicieux avant 2000. Puis Philippe Durey est parti, happé par la capitale. Son successeur Vincent Pomarède n'a fait à Lyon qu'un bref séjour, appelé ensuite par le Louvre. Il y a des choses qui ne se refusent pas, même s'il aurait semblé a posteriori bon de l'avoir fait. A alors débarqué de Colmar, où elle avait connu un passage marquant à l'Unterlinden, Sylvie Ramond. Elle était attendue avec enthousiasme par un fan-club tenant beaucoup de la sororité. On verrait ce qu'on verrait. 

Les choses ne se sont pas si bien passées que ça. Sylvie voyait déjà plus loin. Elle visait la direction du Louvre, qui lui a échappé d'un cheveu. Après bien des hésitations, relayées par une presse parfois partisane, Jean-Luc Martinez lui a été préféré. Un enfant du sérail. Sylvie a donc dû revenir la queue basse, si j'ose dire, à Lyon. Elle a effectué quelques achats spectaculaires, aidée par un Club Saint-Pierre qu'elle a créé avec de gros mécènes. Je citerai un Poussin à 17,5 millions d'euros. Un classique phénomène de compensation. La directrice avait ainsi l'impression de jouer dans la cour des grands. Il y a aussi eu des Fragonard et un Ingres trop chers, puis un second Poussin. Mais curieusement pas d'achat moderne véritablement marquant.

Des découvertes

Aussi est-ce avec curiosité qu'on attendait le nouvel accrochage au contour, vu qu'il promettait des nouveautés. Il y en a effet, mais peu. Côté XIXe, Orsay a déposé un paysage de Cézanne assez moyen, «Les peupliers». Des caves sont ressortis (je ne crois pas les avoir vus) deux autres vues d'Henri Martin, qui revient en faveur après avoir longtemps été réduit à l'état de nom de rue. Le legs Delubac s'est dilué dans le reste des collections, à vrai dire fort riches avec un Renoir et surtout un Gauguin achetés de manière très précoce vers 1900. Un léger dépoussiérage, quoi. 

Pour le XXe siècle, les changements se révèlent plus conséquents. Bien sûr, le visiteur retrouve les «highlights», du musée, dont un Michel Larionov ou un Roger de La Fresnaye cubiste de toute beauté. Mais il y a aussi des découvertes. Elle vont d'un Dufy fauve de 1906, «Le yacht anglais», reçu dès 1927, à un Sonia Delaunay donné par l'auteure en 1959 en passant par «La Parisienne» d'Albert Gleizes de 1914, légué par sa compagne Juliette Roche (dont c'est du reste le portrait). Restée méconnue de manière incompréhensible, l'Espagnole Maria Blanchard est présente avec une toile magnifique achetée un jour de chance dans une vente publique de 1954. C'est en revanche directement, que le musée avait acheté une autre composition à Mario Tozzi en 1939. Tozzi est aussi un nom méritant de revenir à la surface.

Devoir local 

Nous sommes encore là dans des classiques. Il fallait dépasser cette période déjà lointaine. Le MBA a su aller jusqu'à Jean Fautrier (un dépôt de Pompidou, qui devrait se montrer plus généreux), ou deux Eugène Leroy, le plus «matiériste» des artistes français. Il assume aussi un devoir local. Celui-ci se concrétise aujourd'hui par un hommage à Jacques Truphémus, disparu l'an dernier à Lyon, âgé de 95 ans. L'homme a sa place ici, même s'il est permis de penser que ces compositions, montrant en général des cafés, ressemblent à force de flous à des Balthus ou à des Zoran Music qui auraient passé par la lessiveuse. Idem pour son cadet François Avril, 92 ans. Pour vous indiquer à quoi ressemblent les toiles de ce dernier, couvertes d'objets collés, je vous dirai qu'elle ressemblent à des œuvres de l'Italien Baj. Il y a cinq pièces de lui «en cours d'acquisition». 

Autrement, pas d'exposition marquante en ce moment. Sur ce plan, le bilan de Sylvie Ramond apparaît du reste assez mince. Il y a ici un ou deux événements par an, quand tout va bien. Il est permis de se demander si c'est assez. Lyon et ses alentours peuvent après tout passer pour la seconde agglomération française après Paris. A certains égards, Lyon reste pourtant la plus petite des grandes villes. Il ne suffit pas d'avoir des banlieues sensibles pour accéder au stade de métropole. 

(1) Thierry Raspail quittera bientôt, atteint par la limite d'âge, la direction du MAC qu'il occupe depuis environ 30 ans. Le MAC expose en ce moment le très mode Adel Abdemessed.

Pratique

Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30 seulement.

Photo (Musée des beaux-arts, Lyon): La fameux Gauguin, acquis de manière très précoce avant 1914.

Prochaine chronique le mardi 10 avril. Le Mamco fait se rejoindre situationnisme et lettrisme pour une exposition très élitaire.

 

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