Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le "laboratoire intérieur" d'Henri Matisse au Musée des beaux-arts

Crédits: Musée des beaux-arts/Succession Henri Matisse

L'arrivée du train de Genève à Lyon éclaire bien le propos. Juste avant que le convoi s'arrête à la déprimante gare de la Part-Dieu, l’œil découvre un calicot couvrant toute une façade. Il est là pour rappeler qu'Henri Matisse a été soigné à la Clinique du Parc, en 1941. Dans une version précédente du même bâtiment, bien sûr! Le peintre, qui s'attendait à mourir des suites de l'opération, put repartir assez rapidement guéri en Zone libre. Il ne devait s'éteindre à Nice qu'en 1954. Il considéra jusqu'à la fin avoir ainsi connu, au propre, mieux qu'un répit. Une véritable renaissance. 

Dans l'opération des 40 ans du Centre Pompidou, qui entend promouvoir depuis quelques semaines et jusqu'au début 2018 quarante expositions à travers la France (1), Lyon avait sa place toute trouvée. Son Musée des beaux-arts propose ainsi jusqu'au 6 mars 2017 «Henri Matisse, Le laboratoire intérieur» (existe-t-il au fait des laboratoires extérieurs?). Près de 250 œuvres ont été rassemblées. La chose ne va pas sans acrobaties. La fin du parcours squatte des salles permanentes, sur un autre étage. Sans doute aurait-il fallu concentrer le propos. Deux cent cinquante pièces, c'est beaucoup. Il y a forcément quelques répétitions.

Quatorze points d'ancrage 

L'itinéraire se focalise sur quatorze points, présentés de manière plus ou moins chronologique. Tout commence avec «Apprendre-désapprendre». Il a bien fallu que le débutant, formé dans l'atelier de Gustave Moreau, trouve son langage. Et ceci sur le tard. Né e 1869, Matisse ne devient lui-même qu'en fin de trentaine. Moreau lui disait qu'il allait «simplifier la peinture». Mais la stylisation demande de l'audace. L'homme n'en avait pas trop au départ. Il y a ensuite «la grammaire des poses». La «danse immobile». De longues recherches avant de s'imposer comme la figure de proue des avant-gardes avec Pablo Picasso. Un Espagnol qui avait tout de même douze ans de moins que lui, et qui va le dépasser au moment du cubisme. Les rapports entre les deux hommes resteront toujours très ambigus. 

Matisse se rattrape au début des année 1910, quand il réduit à leur forme la plus simple le paysage et surtout le portrait. La synthèse s'opère dans la douleur. Lyon a conçu de mini-dossiers autour de des effigies de Greta Prozor (qui devait finir sa vie à Genève), de Josette Gris (la femme de Juan) et surtout d'Yvonne Landsberg. Il y a là beaucoup de dessins, gommés et retravaillés, où toute une histoire se lit en palimpseste. Une technique à laquelle Matisse ne renoncera jamais. Jusque dans les années 1940, le peintre laissera sous les quelques lignes définitives la trace de ses essais précédents. Une chose difficile à voir en peinture, même si le mauvais état de certains Matisse s'explique par trop de transformations successives sur la même toile. Des photos de travail (non présentées à Lyon) montrent ainsi qu'il y a sous «Le Rêve» (qui figure, lui, aux cimaises) une bonne dizaine de versions précédentes, plus ou moins réalistes.

Autour de la ligne 

S'il y a quelques tableaux et non des moindres (la «Nature morte aux oranges» de 1912, acquise par Picasso, reste un chef-d’œuvre) au Musée des beaux-arts, ce dernier a cependant axé son approche autour du dessin. La ligne, comme chez Ingres. Une ligne qui se retrouve dans la gravure, du moins celle des bonnes époques. Le «retour à l'ordre» des années 1920 a conduit Matisse à des odalisques très traditionnelles, livrées sous forme de peintures, certes, mais aussi de lithographies un peu trop décoratives. Sur la Côte d'Azur, l'ancien fauve semble ainsi s'assoupir. Ou tout au moins s'embourgeoiser. Personne n'ose le dire, vu l'officialisation du maître et les élans actuels du marché de l'art. Mais Matisse connaît un creux jusqu'en 1940, avant le renouveau des papiers découpés, qui n'ont pas trouvé leur place ici. Des œuvres comme par hasard postérieures à l'hospitalisation à Lyon. 

Montée par Sylvie Ramond, directeur (et non directrice!) du Musée des beaux-arts de Lyon, et Isabelle Monod-Fontaine, l'exposition préfère s'en tenir au fameux «laboratoire». Y défilent des modèles, dont il s'agit de retenir le nom, d'Henriette Decarrière à Lydia Delectorskaya en passant par Antoinette Arnoul. Un véritable atelier des costumes se voit évoqué. Il en est notamment sorti la célèbre «blouse roumaine». Deux petits-enfants en visite sont présents, Jackie et Claude. Matisse en trace après la guerre, d'un trait de pinceau, des masques épurés. Monique Bourgeois, son ancienne infirmière a évidemment trouvé sa place. Devenue religieuse, elle poussera son ex-patient à créer la chapelle du Rosaire à Vence. La vie est ainsi fait de rencontres ne se situant pas toujours sur les cimes artistiques.

Nombreux prêts américains 

Réussie, l'exposition doit en fait au Centre Pompidou son impulsion. Beaubourg a beaucoup prêté, mais il ne reste pas seul. Sa participation a amené Philadelphie, Washington, New York, Minnéapolis ou Copenhague. Surtout des musées américains, finalement. Plus la famille Matisse, qui conserve beaucoup de chose en dépit des ponctions fiscales. Certaines œuvres en complètent d'autres, illustrant de la sorte un processus créatif. Ce «laboratoire intérieur», qui aurait pu rester la «nième» rétrospective vouée à un peintre parfois surcoté, trouve ainsi son utilité. Son public aussi. Il serpente, dans le cloître servant de jardin au musée, une file digne des queues devant le Grand Palais des bonnes années (et donc pas de 2016). Je ne saurais trop vous conseiller d'acheter votre billet à l'avance. Ou alors de venir entre 13 et 15 heures. Une coutume ethnographique typiquement française veut qu'à ce moment-là les indigènes mangent. 

(1) C'est amusant. Orsay, qui a fêté ses 30 ans en 2016, a, lui, emprunté des tableaux pour l'occasion aux autres musées français...

Pratique 

«Henri Matisse, le laboratoire intérieur», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 6 mars 2017. Tél.00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30. Attention aux horaires de fin d'année!

Photo (Musée des beaux-arts de Lyon/Succession Henri Matisse): Fragment d'un des masques de Jackie, exécuté en 1947.

Prochaine chronique le jeudi 29 décembre. Trois galeries parisiennes tirent Vera Pagava de l'oubli.

 

 

 

 

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