Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/L'art rencontre la machine au Musée des Confluences

Tout peut arriver, et donc le meilleur aussi. On craignait beaucoup les productions du Musée des Confluences de Lyon. Il en sort aujourd'hui deux bonnes expositions. Je reviendrai sur «Signes de richesse», qui étudie l'émergence des objets de luxe dans la préhistoire occidentale. La chose dure jusqu'en avril. Il reste en revanche peu de temps pour découvrir «L'art et la machine», conçu par Claudine Cartier et Henry-Claude Cousseau. La visite en vaut la peine. Prenez un jour de libre, une doudoune et le tram menant jusqu'à l'apocalyptique bâtiment de verre imaginé par le bureau Coop Himmelblau, au bout d'une friche industrielle. 

Après avoir surmonté Vigipirate et les escaliers roulants, vous serez à pied d’œuvre. Présenté dans le noir, «L'art et la machine» se veut interdisciplinaire. Il y a la technique d'un côté et l'esthétique de l'autre. Ils ne se montrent pas forcément antagonistes. Les artistes ont au contraire subi la fascination engendrée par des formes nouvelles, volontiers colossales et liées à la sidérurgie. On connaît la phrase de Marcel Duchamp, prononcée en 1912 alors qu'il parcourait le salon de la Locomotion aérienne. «C'est fini la peinture. Qui ferait mieux que cette hélice?» La réponse de Robert Delaunay devait arriver quelques années plus tard. Il s'agit bien sûr des toiles aux motifs aérodynamiques, réalisées pour l'Exposition de 1937.

Débuts au Siècle des Lumières 

L'histoire racontée remonte cependant bien plus loin, dans le parcours en quatre actes chronologiques traversant les salles quelque peu biscornues voulues par Coop Himmelblau. L'objet le plus ancien date de la fin du XVIIe siècle. Il s'agit d'un tour à guillocher, autrement dit à tracer des lignes sur un objet métallique. Une superbe bête, que son cartel dit d'acier, même si ce métal me semble plutôt lié aux débuts du XVIIIe. Le temps des Lumières est celui où les techniques entrent en jeu, entraînant une mécanisation allant toujours plus vite au fil des décennies, surtout en Grande-Bretagne. Après la Révolution tout court se profile la Révolution industrielle. Mines. Forges. Plus toutes les nouvelles inventions qui feront du XIXe un siècle de fer. 

L'art n'a alors pas encore fait son apparition. Il se manifestera pleinement au XXe avec Duchamp bien sûr (dont le public peut voir la célèbre roue de bicyclette sur un tabouret), mais aussi les futuristes et les post-cubistes. Les cimaises réservent ainsi une large place à Luigi Russolo, Frantisek Kupka, Francis Picabia ou Fernand Léger. C'est une première génération, admirative et crédule. Il y a chez elle une idée de progrès.

L'ironie de Jean Tinguely

Il n'en ira plus de même au moment où les «nouveaux réalistes» prendront le pouvoir dans les années 1960. L'ironie domine dorénavant. Pensez à Jean Tinguely, dont les commissaires ont obtenu l'envoi depuis l'Allemagne du (ou de la) colossal(e) «Meta Maxi». Notons à ce propos que les Suisses ne sont pas si mal représentés à Lyon. Tinguely. Peter Stämpfli. Et surtout les Fischli & Weiss, puisque le célèbre film «Der Lauf der Dinge» clôt le parcours. Dans un monde post-industriel, où elle est devenue résiduelle, la machine, encore terrifiante dans «Les temps modernes» de Chaplin de 1936, acquiert une valeur presque attendrissante. 

Le visiteur a alors traversé plus de deux cents ans, en accomplissant une boucle. La sortie se trouve symboliquement à côté de l'entrée. Ce spectateur a bénéficié d'un décor spectaculaire du studio E.Deux, jouant pleinement de la hauteur sous plafond. De ce dernier pendent aussi bien la reconstitution de l'aéroplane de Santos-Dumont de 1908 (une «Demoiselle») que celle du «Letatlin», un objet volant conçu par Vladimir Tatlin entre 1929 et 1932. On dirait, grâce à eux, que le public est survolé par deux ptérodactyles. Les commissaires ont aussi pensé au cinéma comme à la photographie. Ne s'agit-il pas de la rencontre par excellence entre l'art et la technique?

Lumière et Méliès 

Deux films introduisent ainsi «L'art et la machine» dans le «Prologue», où figure parallèlement la DS fortement compressée par Gabriel Orozco en 1993. Il y a d'un côté «L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat» des frères Lumière, l'une des toutes premières bandes tournées en été 1895. La caméra part ici à la rencontre d'une locomotive. L'autre film, dû à Georges Méliès, date de 1904. Colorié au pochoir, à la main, «Le voyage à travers l'impossible» imagine toutes sortes d'innovations, illustrées dans un studio encore primitif par de jolies toiles peintes. Pour le visiteur, l'action (assez longue) se conjugue ainsi au futur antérieur. Rien ne s'est en effet passé depuis comme prévu...

Pratique

«L'art et la machine», Musée des Confluences, 86, quai Perrache à Lyon, jusqu'au 24 janvier. Tél. 00334 28 38 11 90, site www.museedesconfluences.fr ou www.lartetlamachine.com Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 19h, dès 10h le samedi et le dimanche. Photo (DR): Une scène du "Voyage à travers l'impossible", où Georges Méliès imaginait l'avenir en 1904.

Prochaine chronique le jeudi 7 janvier. Jacques Doucet-Yves Saint Laurent. Quand la couture rencontre le goût de la collection. A voir à Paris.

 

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