Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Lutte des classes à Baltimore

Un marronnier n’est pas qu’un arbre. Dans le jargon journalistique, c’est un sujet récurrent qui revient avec la régularité des saisons, sans trop de fatigue pour l’auteur.

L’Amérique raciste est ainsi un beau marronnier noir. Il fleurit dès qu’un quartier déshérité d’une grande ville s’enflamme aux Etats-Unis. Et la saison a été propice. De Ferguson à Baltimore, une série de bavures (ou d’actions criminelles) de la police, dont ont été victimes des Afro-américains, a fait monter la sève.

Conclusion la plus fréquente : le pays n’est pas vraiment guéri de son héritage esclavagiste et ségrégationniste, le rêve d’une Amérique post-raciale est une chimère, Barack Obama a échoué.

Les plus catégoriques parlent d’un racisme institutionnel persistant. Ne voit-on pas à l’œuvre des forces de l’ordre, essentiellement blanches et surarmées, maltraiter et tuer des citoyens noirs, sous des prétextes futiles ?

Puis est arrivé Baltimore, et la mort aux mains de la police du jeune Freddie Gray. Mais là, le marronnier ne fonctionne plus. Baltimore est une ville en majorité noire. La maire et le chef de la police sont afro-américains. Le corps des policiers est parfaitement mixte. La jeune procureure, noire, a inculpé de meurtre six agents, trois blancs, trois noirs.

Tout se complique !

La question raciale ne s’évapore pas, mais comme principe explicatif, elle ne suffit plus. A Baltimore, les cops n’exercent pas leur suspicion et leur brutalité contre la classe aisée ou la classe moyenne locale, noire ou blanche, mais contre les «classes dangereuses», comme on disait naguère, contre les plus pauvres. Il se trouve qu’ils sont, le plus souvent, noirs.

Une étude statistique publiée par le New York Times vient de révéler cette réalité extravagante : il manque aux Etats-Unis 1,5 millions de mâles afro-américains. Dit autrement : pour cent femmes noires, dans le pays, il n’y a que 83 hommes. Les manquants ne sont pas tous morts : 600000 sont en prison ; le reste du déficit – 900000 – s’explique par une espérance de vie moindre. Une conséquence parmi d’autres : beaucoup de mères élèvent seules leurs enfants, et souvent dans une grande précarité.

Les hommes emprisonnés ont été condamnés, massivement, pour des infractions aux draconiennes lois sur les stupéfiants. Malgré la légalisation de la marijuana dans plusieurs Etats, la guerre contre la drogue, dont on commence à comprendre, même à Washington, l’absurdité, faiblit à peine aux Etats-Unis. Les petites mains du commerce des substances illégales – on le sait bien en Suisse – se recrutent dans les milieux des moins favorisés, où les noirs américains sont surreprésentés.

A Baltimore, le meilleur connaisseur de cette économie souterraine s’appelle David Simon. Il a été longtemps, pour le Baltimore Sun, le chroniqueur des parages les plus sombres de la ville, et il est le coauteur de la célébrissime série The Wire. Son expérience lui dicte que la guerre contre la drogue à moins à voir avec la race qu’avec la classe et le contrôle social.

La toxicomanie, avec la malnutrition, des conditions de vie instables et plus dures, n’est pas sans rapport avec la mortalité excessive des Afro-américains. Ces conditions dessinent une spirale de précarité dans laquelle sont enfermées les couches les plus pauvres, et avec elles beaucoup de noirs.

Peut-on en sortir ? Une autre étude a été menée aux Etats-Unis pour mesurer les effets qu’ont sur les familles le transfert de zones déshéritées vers des quartiers plus aisés et mieux équipés, en écoles, etc. L’enquête montre que les enfants issus de cette mobilité, qu’ils soient blancs ou qu’il soient noirs, ont plus de chance de former des familles unies, d’obtenir de meilleures qualifications et de meilleurs salaires.

C’est finalement la leçon de Baltimore : la solution aux soubresauts de l’Amérique ne passe pas par la modulation de l’action des ses polices ou par la poursuite de la chasse aux petits dealers, mais par la lutte contre les inégalités. C’est la voie de plus grande résistance, la plus difficile.

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