Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LOUVRE / Le nouveau directeur Martinez parle

Il parle. Notez qu'il est en partie là pour ça. Nommé au printemps dernier à la tête du Louvre, où il travaille depuis 1997, Jean-Luc Martinez constitue du coup un ambassadeur de la France intellectuelle. Il dirige après tout le musée d'art le plus visité de la Planète. Un musée qui tend à se franchiser, comme les Guggenheim ou, dans un autre genre, les McDo. Aux Louvre de Lens (très médiatique) et d'Atlanta (dont on parle peu) doit en effet succéder un jour, si tout va bien (mais tout ne va pas bien), celui d'Abu Dhabi.

Look de quadragénaire sage (mais attention, il aura 50 ans en 2014!), Martinez se retrouve ainsi à la TV, où ses propos se voient forcément compressés, pour ne pas dire laminés. La presse écrite lui laisse un peu plus de place, dans la mesure où certains supports n'ont pas encore limité leurs articles à des confettis rédactionnels. Mais ce qu'on a pu lire jusqu'ici demeure schématique. Il faut de nos jours qu'un texte de presse dégage des idées fortes, quitte à forcer le trait. Des grands projets du nouveau directeur, qui semble bien vouloir tout réformer après les douze ans de règne d'Henri Loyrette, il reste donc des caricatures. C'est pourquoi «La Tribune de l'art» de Didier Rykner, toujours elle, a entrepris la publication d'un entretien fleuve. Des dizaines et des dizaines de milliers de signes. La première partie a été mis en ligne le 27 septembre.

Le trop-plein de visiteurs

Avant de commenter son contenu, rappelons les circonstances de la nomination. Très grand genre, très grand tout court dans la mesure où il mesure passé deux mètres, Henri Loyrette était bien un scientifique, spécialisé dans la peinture du XIXe siècle (un très bon livre sur Degas). Il s'est surtout voulu animateur, se lançant dans une politique d'expositions tous azimuts et et participant aux projets internationaux voulus par l'Etat. De gros appels du pied ont également été faits au public. Le Louvre a doublé sa fréquentation, atteignant le seuil longtemps jugé impensable de dix millions de visiteurs par an. Avec tout ce que cela suppose. Au mois d'août 2013, il fallait plus d'une heure pour accéder au hall d'entrée, alors que les contrôles de sécurité restent plus que légers. Vive le tourisme de masse!

Loyrette ne voulait plus rempiler. Des noms se voyaient avancés pour sa succession. Parfois farfelus, et d'autant plus inquiétants. «La Tribune de l'art» a ainsi révélé l'idée de confier le navire aux 2000 marins (il y a là en effet 2000 employés) à Martine Aubry, dont on connaît toute la douceur de caractère. Madame la maire a congédié depuis le directeur du Palais des beaux-arts de Lille, sa ville d'élection dans la mesure où cette dame reste incompréhensiblement élue. Il fallait, à ce qu'on disait autour de la Ministre de la culture Aurélie Filipetti, «davantage de femmes aux commandes».

Méritocratie?

Celle qui a du coup cru que la chose était arrivée se nomme Sylvie Ramond. On l'a connue à Colmar. Elle se trouve aujourd'hui à la tête du Musée des beaux-arts de Lyon. Seulement voilà! La dame ne possède pas que des amis. Un article dévastateur, dans «Libération», révélait ses lacunes. Elle ne savait par exemple pas l'anglais. Sylvie a parlé de cabale. Plusieurs Lyonnais ont alors murmuré que son palmarès à la tête du musée local n'était pas si génial que ça. Et la décision est tombée. Election interne. Jean-Luc Martinez dirigeait le département des antiquités grecques, romaines et étrusques. «Cette décision est un parfait reflet de la méritocratie française», ai-je entendu dire à l'époque. Il eut été moins condescendant de parler simplement de mérite.

La première fois que Martinez s'est exprimé (c'était sauf erreur dans «Le Monde»), nous étions à la fin de printemps. Le nouveau directeur parlait de la fréquentation, osant s'attaquer à un tabou. Il affirmait que la croissance infinie ne constituait pas un but en soi. Mieux valait savoir pour quoi et pour qui on faisait les choses. Un pavé dans la mare à l'heure du tout quantitatif.

Moins d'expositions

Aujourd'hui, Jean-Luc Martinez s'exprime sur les collections, les expositions et les acquisitions dans «La Tribune de l'art». Identitaires, les premières sont prioritaires, même si nous vivons l'époque de l'éphémère et de l’événementiel. Il leur faut davantage de place. Elles vont en gagner sur différents espaces temporaires, aujourd'hui disséminés dans toute la grande maison. Seul le départements papier, où les feuilles ne sauraient supporter une trop longue présentation à la lumière, même tamisée, suppose d'importantes exceptions. On sait que le Cabinet des dessins a été confié il y a peu à Xavier Salmon, revenu de Fontainebleau.

Cela signifie-t-il qu'il n'y aura plus d'expositions, comme on a pu le lire ça et là? Evidemment pas! Mais il s'en fera moins et sur des thèmes en en rapport avec les lieux. On parle tout de même d'une réduction du nombre des manifestations de près de la moitié. Mais attention! Jean-Luc Martinez aimerait aussi en délocaliser. C'est ainsi que l'«Auguste», coproduit avec Rome (où l'exposition commence en ce moment au Ecuries du Quirinal) ira au Grand Palais. Vélasquez aussi. Vermeer restera, lui, au Louvre même. Un Louvre qui devrait remodeler et diviser ses espaces. Il faudrait des modules souples, aux format si possible moyen. Les actuels sont trop rigides. Ils contraignent à la réduction ou plus souvent au remplissage. Certaines salles temporaires se verront prises sur les salles d'histoire du Louvre, déjà vieillies (pour ne pas dire vieillottes). Elles ne sont du reste plus guère ouvertes qu'un jour ou deux par semaine.

Acquisitions raisonnables

Pour ce qui est des acquisitions, plus question d'acheter afin de simplement gonfler les réserves. Martinez prend l'exemple des vases grecs, qu'il connaît bien. L'institution en possède 10.000. C'est énorme. Alors, même s'il en passe beaucoup en vente, et de très beaux, le musée va limiter son choix à l'essentiel. Idem pour le reste. Notons que, dans son entretien, Martinez ne diabolise pas le commerce, comme on tend souvent à le faire en France, où les rapports entre conservateurs et marchands sont paranoïaques. Certains galeristes constituent pour lui «de véritables découvreurs».

Voilà pour cette première partie de l'interview, fortement résumée. J'ajouterai, en partant d'une autre source, que Martinez n'entendrait plus que le musée édite n'importe quoi. Il faut du scientifique. Du sérieux. Du respectable. Les chevaux dans l'art par Jean Rochefort, qui ont par ailleurs connu un joli succès de vente, ce serait ainsi terminé! Photo (AFP): Jean-Luc Martinez, issu du département des antiquités grecques, romaines et étrusques.

Pratique

www.latribunedelart.com

Prochaine chronique le samedi 5 octobre. Lausanne présente les photos haïtiennes de Paolo Woods.

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