Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES-WINDSOR-EDIMBOURG/150 robes pour les 90 ans d'Elizabeth

Crédits: Chris Jackson/AP

C'est l'inconnue de l'été. J'avoue ne pas avoir vu l'exposition, ou plutôt les expositions. Pour cela, il faut aller à Londres, où Buckingham ouvre ses portes quand la reine passe ses vacances à Sandrigham. Puis il conviendra de se rendre dès septembre à Windsor, qui ne ne se trouve pas bien loin. Le parcours se termine d'ores et déjà à Holyroodhouse, l'ancien château royal d'Edimbourg, situé en lisière de la ville. Une résidence officielle où SM (je veux dire Sa Majesté) n'habite jamais. Splendide, le lieu sert en revanche à nombre de présentations, toujours imaginatives, somptueuses et parfois même drôles, de la Royal Collection. Depuis Elizabeth II celle-ci est devenue une entité inaliénable, détachée de sa propriétaire. Avant, il s'agissait d'un (énorme) bien privé (1). 

De quoi suis-je en train de parler? Mais de la présentation de 150 robes portées un jour par la souveraine, qui a fêté en grands pompes son anniversaire officiel en juin, juste avant le Brexit. (elle est en réalité née le 21 avril)! Cent cinquante tenues sorties pour l'occasion de la naphtaline. On se montre très conservateur à la Cour, même si la rumeur prétend SM centriste sur le plan politique (2). Tout a donc été gardé, de la robe de baptême de 1926 à l'ensemble vert ayant servi au 90e "birthday". Certaines tenues non retenues ont souvent été modifiées pour avoir l'air neuves. SM, qu'on dit très économe, serait une championne du recyclage. Des magazines se sont amusés à en montrer des exemples de réutilisations.

En fonction du lieu

Comme le dit l'excellent site de la Queens' Gallery, qui fédère les manifestations artistiques organisées par la Couronne, les tenues ont été assorties aux lieux choisis. Buckingham est celui des grandes occasions. Deux créations de Norman Hartnell (1901-1979) dominent. Il y a bien sûr la robe du couronnement de 1953. Le site insiste cependant sur celle de mariée de 1947. Il fallait un vêtement ultra-spectaculaire pour marquer officiellement la sortie de la guerre. Le satin blanc est incrusté de 10 000 perles. Mais attention! Les restrictions n'étaient pas levées en 1947. Elles ne le seront que six ans plus tard. L'héritière du trône a dû collecter les bons de tissu pour obtenir le métrage nécessaire. L'Angleterre n'est pas le pays des passe-droits. 

Windsor, dont ne connaît donc pas encore le contenu exact, se concentrera sur les grandes soirées, données pour les chefs d'Etat étrangers, dont Elizabeth II a connu des ribambelles. Robes longues, souvent de Hartnell aussi. SM reste en principe fidèle à ses couturiers, plutôt classiques. Si elle a anobli Vivienne Westwood, invitée à plusieurs occasions officielles en dépit de son passé punk, elle ne l'a jamais priée de créer pour elle. Après s'être adressée à Hardy Amis, aujourd'hui décédé, elle va aujourd'hui chez Stewart Parvin, qu'elle a décoré début 2016. Il faut dire que SM est petite et qu'elle est devenue boulotte avec le temps. Elle ne possède plus la ligne «fit» du couronnement, quand elle était une assez jolie femme, même si elle n'a jamais possédé le physique canon de sa sœur Margaret.

Couleurs vives et unies 

Si Windsor montre les robes du soir (et en passant celles des pantomimes qu'Elizabeth adolescente jouait pendant la guerre), Holyroodhouse se veut plus «casual», même s'il reste hors de question de présenter les pantalons portés en privé. Il y a notamment des tartans. On sait que la famille royale entretient un net penchant pour l'Ecosse depuis Victoria. Avec ces tenues moins formelles, le visiteur peut voir se forger un style inimitable. Avec le temps, les imprimés sont abandonnés au profit de couleurs vives, voire acides. SM doit être vue de loin. De même, aucun de ses chapeaux (elle en aurait consommé 5000 depuis son accession au trône) ne doit cacher son visage. Ses sujets doivent la voir. Tout a été pensé. Calculé. Des indiscrétion ont ainsi révélé que les ourlets de la reine étaient plombé. Sa jupe ne doit se soulever à aucun moment. 

Tout cela n'a pas passé inaperçu. Elizabeth II a depuis longtemps un statut d'icône. Il suffit de voir les figurines, en vente partout, la montrant agitant un bras. Les plus grands photographes ont souligné les évolutions, de Cecil Beaton à David Bailey en passant par Thomas Struth. Après avoir donné quelques portraits très inattendus de SM dans les jardins de Buckhingham, Annie Leibovitz vient ainsi de signer un numéro entier sur le sujet pour «Harper' Bazaar». Des images plus intimes, même si tout reste réglé au quart de poil par l'étiquette, dont SM joue en virtuose. Des universitaires se sont comme de bien entendu lancé sur le sujet. Jutta Weldes, de Bristol, une spécialiste reconnue du féminisme, a ainsi donné une thèse intitulée «Elizabeth II, Robes et diplomatie politique». Chapeau (l'un des 5000 suffira)!

(1) La Royal Collection s'agrandit des dons reçus. Mais pas seulement. Comme le prouvre le magnifique rapport 2015, imprimé sur papier glacé, il y a aussi les achats. Une esquisse de Van Dyck notamment, afin de compléter la représentation du portraitiste de Charles Ier. Ce rapport contient ausi les comptes détaillés. On aimerait bien que les musées (ils restent rares à le faire) agissent de même.
(2) La reine est tenue à un devoir de réserve. Elle fait démentir toute indiscrétion. Elle vient cependant de se tailler un franc succès en Irlande du Nord, où elle ne saurait aborder le thème du Brexit. A son arrivée elle a déclaré, «Well, I'm still alive.» La vie continue...

Pratique 

«Fashioning a Reign», Buckingham Palace, Londres, jusqu'au 2 octobre. Ouvert tous les jours de 9h15 à 19h45 jusqu'au 31 août, ensuite jusqu'à 18h45. Holyroodhouse, Edimbourg, jusqu'au 16 octobre. Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h. La troisième partie se déroulera au château de Windsor du 17 septembre au 8 janvier 2017. Site www.royalcollection.or.uk valable pour les trois expositions et l'actuelle présentation de peinture écossaise à la Queen's Gallery de Londres, dont je vous ai déjà entretenu.

Photo (Chris Jackson/P): Un style inimitable. 

Prochaine chronique le lundi 1er août. Retour à Genève. Le château de Penthes montre la gravure de Rembrandt.

 

 

 

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