Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / Véronèse joue les stars à grand spectacle

2014 serait-il enfin son année? Paolo Calliari, "Véronèse" pour les intimes, se retrouve partout. La National Gallery de Londres propose depuis mars une sublime rétrospective de ses tableaux. Un énorme livre sort à Paris à l'Imprimerie nationale. Vérone, la ville natale du peintre, s'apprête enfin à doubler la mise anglaise cet été. L'exposition de la Gran Guardia comprendra non plus 50, mais 100 œuvres. Du jamais vu depuis des décennies. Pour s'excuser en 1988 d'en faire aussi peu afin de marquer les quatre siècles de la mort du maître, à 60 ans, les Vénitiens avaient expliqué qu'on n'égalerait jamais la manifestation montée par Rodolfo Pallucchini en 1939. Un accrochage que, déjà à l'époque, peu de gens vivants avaient vus de leurs yeux! 

C'est Xavier F. Salomon, du Metropolitan of Art de New York, qui signe la présentation de la National Gallery. Il a dû ruser. On sait que Véronèse ne donnait pas dans la miniature. S'il a fallu renoncer aux fresques et aux décors du Palazzo ducale ou de San Sebastiano de Venise, certaines toiles n'en demeurent pas moins colossales. "Le martyre de saint Georges", chef-d’œuvre absolu venu de l'église véronaise dédiée au saint, mesure ainsi quatre mètre cinquante de haut, cadre non compris. Pas question en plus de l'accrocher près du sol! Le musée a donc procédé à un échange standard. La peinture allemande de la Renaissance a émigré dans les sous-sol, qui proposent ainsi "Strange Beauty" jusqu'au 11 mai. Et les Véronèse ont accédé à l'étage noble.

Du religieux au profane

Le parcours se révèle à la fois chronologique et thématique. Le peintre religieux se retrouve aux côtés de l'artiste profane, seul traité par le Musée du Luxembourg à Paris en 2004-2005. Faut-il d'ailleurs les dissocier? Sans doute pas. En dépit de certaines inquiétudes, visibles dans les réalisations de la fin, Véronèse reste un peintre du bonheur. Chez lui, tout devient spectacle, même la vie du Christ. On ne peut pas s'y donner la mort habillé n'importe comment. La "Lucrèce" se poignardant en couverture du livre publié par Alessandra Zamperini (bien sûr présente à Londres) passe ainsi son arme au travers d'une somptueuse étoffe, parée de ses plus beaux bijoux. Une vision du monde pouvant choquer, même à l'époque. En 1573, Véronèse subit un procès par l'Inquisition vénitienne. Sa "Cène" n'était pas très catholique... 

A vrai dire, le sujet compte peu chez lui. Autour du thème proposé (ou imposé) par un commanditaire, le virtuose brode d'éblouissantes arabesques. De riche familles de la Sérénissime, sans doute reconnaissables sur le moment, participent à l'histoire sainte. D'étonnantes architectures, empruntées à Palladio avec qui il collabora à la Villa Barbaro de Maser, introduisent Venise en Palestine. Quant aux costumes, ils sont contemporains. Deux siècles plus tard Giambattista Tiepolo les reprendra par nostalgie, au moment où la République entamait son déclin. On veut bien que le Concile de Trente eut demandé à rapprocher la Bible des fidèles. Il y a là beaucoup de laïcité.

Une peinture du bonheur 

La National Gallery rappelle volontiers que l'achat de "La famille de Darius devant Alexandre" pour la somme alors faramineuse de 13.500 livres (une famille entière vivait une année entière avec 50 livres par an) souleva une polémique nationale en 1857. Véronèse était alors jugé mineur par rapport à ses aînés Titien et Tintoret (mort pourtant après lui). Xavier F. Salomon tient pourtant à souligner l'influence qu'aura cette peinture jouissive, où tout n'est que chatoiement de la couleur. Sans Véronèse, il n'y aurait eu ni Rubens, ni Boucher, ni finalement Renoir. 

Pour "Magnificence in Renaissance Venice" n'ont été prise en considération que des toiles autographes et en bon état (il n'y a pas de dessins). Plusieurs appartiennent à la National Gallery, qui a le privilège de posséder "La conversion de sainte Marie Madeleine" ou "Le songe de sainte Hélène", sans compter les quatre allégories (dénudées) sur le thème du mariage et de la fidélité. N'empêche que le monde entier participe à l'événement, du Prado madrilène à la Sabauda de Turin, en passant par Vienne, Rennes ou le Louvre. Il n'y a pas du coup aucun peinture simplement moyenne. Tout se situe au sommet. Un détail ne trompe pas. Les visiteurs, dont le nombre restait raisonnable les premiers jours, restent dans les salles très longtemps.

Pratique

"Veronese, Magnificence in Renaissance Venice", National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 15 juin. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10 à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Une autre version de l'exposition, avec dessins, aura lieu du 5 juillet au 5 octobre à la Gran Guardia de Vérone, renseignements www.veronamostre.com

 

Alessandra Zamperini sort sa somme à Paris

Si l'histoire de l'art finit par former une cathédrale, elle n'en abrite pas moins plusieurs chapelles. Il faut distinguer les "attributionnistes", qui tentent de démêler les mains, des archivistes et des théoriciens glosant sans toujours bien regarder les œuvres. 

Aucun doute avec le "Véronèse" d'Alessandra Zamperini, traduit par Denis-Armand Canal! L'auteur, une universitaire, aime l'étude des documents et de celui du sens, caché ou non. L'Italienne ne va pas se lancer dans un "catalogue raisonné", comme l'avaient fait en 1991 Terisio Pignatti et Filippo Pedrocco avec la production peinte du Vénitien d'adoption. Il en était ressorti un ouvrage instructif, mais sec, où "La mise au tombeau" du Musée d'art et d'histoire de Genève recevait le numéro 128. "Intervention probable de Benedetto dans les figures féminines des deux extrémités". Il ne faut pas oublier que l’atelier Calliari formait PME familiale. Les enfants se regroupèrent d'ailleurs, après la mort du père en 1588, sous le nom de "Haeredes Pauli".

Le goût de l'analyse 

Non. Ce qui intéresse Alessandra Zamperini, dans un texte parfois légèrement soporifique (mais les photos en couleurs se révèlent la plupart du temps magnifiques), c'est le milieu religieux et humaniste dans lequel la carrière de Véronèse a pris son essor. Le fil apparaît en effet chronologique. Comment s'appellent les clients successifs? Quelles sont leurs exigences? De quelle manière juger les libertés prises par l'artiste avec la Bible? Quel poids donner enfin au sens des allégories, que le spectateur moderne comprend si mal?

Pratique 

"Véronèse" d'Alessandra Zamperini aux Editions de l’Imprimerie nationale, 352 pages. 144 euros en France. Je n'ose imaginer quel prix en Suisse. La "Lucrèce" qui fait la couverture du livre.

Prochaine chronique le mercredi 16 avril. Dix expositions à voir à Paris. Du convenu, bien sûr, mais aussi du hors-piste.

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