Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / "Shunga" érotise le British Museum

Des sexes masculins larges et durs comme des pieux. Des vagins aussi profonds que de grottes. Des accouplements à deux, mais parfois plus. Des samouraïs prenant leur plaisir avec des dames mais, afin de varier les plaisirs, également en compagnie de jeunes pages. L'exposition "Sunga" du British Museum (BM) se révèle "explicite", ainsi qu'aiment à le dire les Anglo-saxons. Comprenez par là que le spectateur voit tout, même si beaucoup reste laissé à son imagination. En matière de sexe, celle-ci connaît heureusement peu de limites. 

Quand le bourgeois européen parlaient d'estampes japonaises, au début du XXe siècle, il pensait aux pièces érotiques, supposées raviver les ardeurs occidentales. L'importation de gravures a privilégié depuis des créations innocentes. Elles montrent des Japonaises courant en kimono sous la pluie ou admirant les cerisiers fleuris. "Shunga" (littéralement "images de printemps") remet si ce n'est l'église au milieu du village, du moins le temple au milieu de ses fidèles. Oui, de la fin du XVIIe siècle à la fin du XIXe, le monde de l'ukiyo-e a bien été voué, dans une proportion tournant autour de 20%, à la production d’œuvres à caractère sexuel.

Une  collection commencée sous Victoria 

C'est Tim Clark qui s'est occupé, au BM, du choix des 170 estampes proposées, qu'accompagnent quelques dessins préparatoires et de menus objets du genre sex-shop, dont l'usage pratique semble évident. La vénérable institution possède la plus belle collection du genre hors du Japon. Les premiers spécimens sont entrés en 1865, sous le règne de Victoria. Sur la pointe des pieds. A l'instar de la Bibliothèque nationale française, le BM possédait un "enfer". Autant dire que ces acquisitions n'étaient pas destinées à une présentation publique. 

Ce fonds a été dûment complété. Un collectionneur danois a ainsi fourni d'importantes peintures, qui ne sont, elles, pas des multiples. Il faut imaginer que les "shungas", taillés dans le bois par des praticiens d'après les projets d'artistes du calibre de Kunisada, Hokusai, Eishi (ou plus tard Kunioyshi ou Kyosai), étaient tirés au plus grand nombre d'exemplaires possible. Il s'agissait de créations vendues très bon marché à une clientèle fidèle. La légende veut du reste que l'Occident les ait découvertes sous forme de papier d'emballage pour objets d'exportation. Les Goncourt ont alors fait découvrir au monde Utamaro (mort en 1806) en tant qu'artiste majeur.

L'occidentalisation suscite la censure

Le panorama offert par le BM reste chronologique. Tout débute avec le noir et blanc. Viennent ensuite les gravures coloriées à la main, puis celles exécutées en superposant au noir des planches rouges, bleues et vertes. Une place importante se voit faite aux problèmes de censure. S'agissait-il de pornographie? Le "shunga" était-il légal? Réponses nuancées, comme toujours. Tout dépend de la période. Il y eut ainsi une interdiction en 1722, puis une autre en 1842. Extrême. Les portraits de courtisane, relevant d'un autre genre. tout comme ceux des acteurs, se virent alors bannis. Le monde du "shunga" se releva vite de cette disgrâce. 

C'est la photo, puis l'occidentalisation, qui mirent fin à son règne vers 1880. Plus crue, la première se révélait plus vraie. Quant à la seconde, elle entraîna de durables censures. Comme pour le tatouage. Il ne fallait donner prise à la critique des étrangers à une époque où l'Occident développait ses appétits coloniaux. Mieux valaient s'adapter à son (apparente) forme de conduite.

Terne présentation

L'exposition, proposée dans l'aile du BM portant le nom de ce libertin que fut Edward VII (grand client des maisons closes parisiennes), se révèle magnifique sur le plan des œuvres. La présentation reste cependant médiocre. Tout est aligné dans des vitrines. Les malvoyants ou les bigleux verront mal, avec ou sans lunettes. Les œuvres ne sont jamais à leur bonne distance. Précisons enfin que la manifestation demeure déconseillée aux mineurs de moins de 16 ans "non accompagnés". S'ils le sont, tout va bien. Ces chers petits pourront expliquer les sujets des estampes à leurs parents, grâce à tout ce que leur aura appris depuis des années leur ordinateur.

Pratique

"Shunga", British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 5 janvier. Tél. 44(0)20 732 35 181, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30. Photo (British Museum): L'une des estampes les plus sages proposées au public de "Shunga".

N.B. Si vous êtes à Londres, profitez pour voir à The Courtauld Gallery, "The Young Dürer", une magnifique présentation des créations graphiques (dessins et gravures) de l'Allemand dans les années 1490. Elle dure jusqu'au 12 janvier. Site www.courtauld.ac.uk

Prochaine chronique le lundi 16 décembre. La vente d'objets Hopi a suscité des vagues à Paris. Peut-on, ou non, proposer aux collectionneurs des créations jugées sacrées par les populations indigènes américaines?

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