Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/"Shoes, Pleasure and Pain" au Victoria & Albert, ou le fétichisme du pied

Certains objets échappent à toute logique. Ils participent du fantasme. Ainsi en va-t-il des chaussures, du moins pour certaines personnes. En connaissez-vous beaucoup, vous, des biens de consommation que leurs client(e)s sont ravis de payer juste un peu trop cher? Non. C'est pourtant le cas des bottes, des sandales, des richelieu(x) ou des pantoufles que montre pour quelques semaines encore le Victoria & Albert Museum de Londres. Le titre constitue d'ailleurs tout un programme. La chose s'appelle: «Shoes, Pleasure and Pain». Plus fétichiste, tu meurs... 

Présentée dans la rotonde du musée vouée aux collections de mode, la manifestation se déroule sur deux étages. Dans celui du bas, évoquant la bonbonnière (en plus grand tout de même), se trouvent les chaussures elles-mêmes, regroupées non pas par époque, ni par type de modèle, mais par affinités électives. Sur la galerie, nous passons aux choses sérieuses, du moins en apparence. Le public se voit d'abord expliquer la confection d'une chaussure sur mesure, exigeant d’innombrables opérations. Des créateurs vedettes se voient ensuite interrogés dans des vidéos. Le reste de la place est occupé par quatre ensembles obsessionnels Lionel Ernest Bussy a ainsi acheté de 1914 à 1965 les nouveautés pour dames, qu'il rangeait dans des armoires. Plus moderne, Robert Brooks en est arrivé à 800 paires d'Adidas. Editions limitées seulement.

Des plate-formes de 54 centimètres de haut

Mais redescendons maintenant l'escalier, en se félicitant de n'arborer ni les chopines des Vénitiennes (des plates-formes pouvant aller jusqu'à 54 centimètres de haut) de la Renaissance, ni les talons en forme d'anges dorés imaginés par Alexander McQueen (1) pour Lady Gaga. Il y a là de tout, avec une préférence pour le voyant et l'inconfortable. L'archéologie joue son rôle. On a retrouvé des sandales de papyrus tressé pour Egyptiennes à la mode comme des chaussures à la poulaine arborées par les hommes de la fin du Moyen-Age. Les cornes de ces dernières, recourbées vers leur propriétaire, atteignaient une taille phénoménale. Les miniaturistes n'ont rien exagéré. 

L'essentiel provient cependant de fonds historiques ou ethnographiques, comme de dons modernes au musée. Les créations pour dames des XVIIe et XVIIIe siècles présentées ne devaient pas assurer une démarche très assurée. C'était d'ailleurs le but. Qu'il s'agisse de brider les minuscules pieds des Chinoises, cassés dans leur enfance, ou d'entraver la marche d'une femme de qualité occidentale, l'idée demeurait la même. Il fallait prouver que leur propriétaires n'avaient pas à travailler et que leur moindre geste nécessitait la présence de domestiques. Les hommes demeuraient un peu plus libres, mais pas à l'aise pour autant. N'oublions pas que l'idée de différencier le pied gauche du pied droit n'était venue à personne avant la fin du XIXe siècle. Les deux bottes de mousquetaires des années 1650 ayant miraculeusement survécu sont donc rigoureusement identiques. D'Artagnan devait avoir des cors aux orteils.

Une place pour le cinéma 

Une très grande place se voit cependant laissée au XXe siècle, avec toutes les extravagances du «clubbing» des années 1970 que cela suppose. Les grands couturiers du pied sont bien sûr ici représentés. Ceux dont les noms ont fait, ou font encore rêver. Il suffit de voir les files d'attente devant les magasins de Christian Louboutin au moment des soldes. Il y a donc là pour l'avant-guerre du Perugia ou du Ferragamo. Les années 1950 se retrouvent sous le signe parisien de Roger Vivier et londonien de Rayne. La suite se place sous les auspices de Vivienne Westwood ou de Jimmy Shaw. A chacun son temps. 

Le soulier revu par le Victoria & Albert tenant du spectacle, et donc du «show business», le 7e art avait ici sa place. Le public retrouve les pantoufles magiques rouges et pailletées de Dorothy (alias Judy Garland) dans «Le magicien d'Oz». Un montage propose les chaussures ayant frappé les imaginations, des modèles sportifs ouvrant «L'inconnu du Nord-Express» d'Hitchcock aux ballerines à boucle de Catherine Deneuve dans «Belle de jour». Il ne manquait plus que les dieux du stade. Imitant une Lady Gaga se privant pour quelques mois de ses Alexander McQueen et une Dita von Teese en folie, David Beckham a envoyé une paire de ses années de football. L’extraordinaire, en Grande-Bretagne, c'est que que tout le monde prête facilement. Les souliers de Rayne appartenaient ainsi à la Reine Mère. Et pourtant, le jeu de mots ne joue pas en anglais! 

(1) Alexander est lui-même devenu un mythe. Après le phénoménal succès de l'exposition de ses robes aux Etats-Unis, puis au Victoria & Albert Museum, le couturier a aujourd'hui droit a une pièce racontant sa vie. Elle se joue à Londres, au Royal Haymarket.

Pratique

«Shoes, Pleasure and Pain», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 31 janvier 2016. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22 h. Photo (V & A Museum): Les souliers d'Alexander McQueen pour Lady Gaga.

Prochaine chronique le samedi 31 octobre. Venise rend hommage au designer du verre Fulvio Bianconi.

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