Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/"Salt and paper" illustre les débuts de la photo

Les débuts de la photographie ressemblent un peu à ceux de l'humanité. Ils comportent de faux départs. En paléontologie, l'Homme du Néandertal constituait ainsi une impasse. Il a donc laissé la place à l'Homo sapiens, même si l'on sait aujourd'hui que tous deux ont un peu fricoté ensemble. Il en va de même avec l'image argentique. Le daguerréotype n'a pas connu de postérité, alors que celle du calotype se révèle innombrable. 

C'est bien sûr de l'autre côté de la Manche que la chose peut se vérifier jusqu'en juin à la Tate Britain. La France vit encore dans le mythe d'un Louis Daguerre précurseur et démiurge. Il aurait tout inventé en 1839. La même année, William Henry Fox Talbot (1800-1877) arrivait cependant à des conclusions différentes pour un objet similaire. Le Britannique remplaçait ainsi l'image unique, tirée sur plaque métallique, par un négatif papier imprimé au sel à plusieurs exemplaires.

Une seule collection privée

Organisée par Carol Jacobi et Simon Baker, l'exposition «Salt and Paper» (un jeu de mot avec l'expression «salt and pepper», désignant le sel et le poivre) part d'une seule collection, mais prestigieuse. Il s'agit de celle du Wilson Centre for Photography, fondé par Michael Wilson. Un monsieur discret, lié par un nom de légume au cinéma. Wilson appartient en effet à la famille des Broccoli, les producteurs des James Bond. 

Ce musée privé possède des pièces extraordinaires, voire uniques, des années 1840 à 1860. C'est dans cette masse qu'ont été prélevés quelque 200 clichés. Certains sont bien sûr dus à Fox Talbot himself. Mathématicien (il a reçu la Royal Medal en 1838 pour ses calculs d'intégrales), physicien, philologue et accessoirement archéologue, philosophe et botaniste, Fox Talbot possédait un vrai sens de l'éclairage et de la composition. Avec lui, d'un coup en 1839, l'image devient moderne, lisible et pleine de détails pittoresques. A côté, le daguerréotype renvoie à un monde très ancien.

Manipulations lentes et complexes 

Le succès de son invention fut fantastique et durable, alors que celui du daguerréotype s'étiolait au bout de dix ans. L'idée d'un tirage sur papier, et surtout celle d'une multiplication possible alors que le monde entrait dans une ère industrielle, séduisaient les foules. Il faudra cependant un certain temps pour que l'invention leur devint accessible. Les premières manipulations restaient complexes, lentes et coûteuses. La photographie n'en envahissait pas moins le monde sous une bannière anglo-saxonne. Il faut dire que la reine Victoria elle-même, alors jeune et fringante, en fut l'une des premières amatrices, puis acquéreuses. L'exemple venait de haut. 

Tout commence donc, au sous-sol de la Tate Britain, par le maître, qui voulait rendre permanentes les images qu'il entrevoyait dans une camera obscura avec sa femme lors de leur voyage de noces. Il faudra du temps pour arriver aux premières images, puis aux studios de pose, les balbutiements nécessitant la lumière solaire. Le parcours continue avec les grands noms des années 40 et 50. On pense à Edouard Baldus, à Maxime du Camp et à John Besley Greene, qui opérèrent en Egypte, ou aux frères Nadar et Tournachon.

Découvertes toujours possibles 

Certains noms sont entrés tardivement dans l'histoire toujours ouverte du 8e art. Il y a sans cesse des surprises. L'affiche montre ainsi un magnifique cliché de 1855, où une jeune femme en bandeaux observe avec tendresse et inquiétude son fils, une sorte de petit sphinx regardant droit dans l'objectif. L'image est due à Jean-Baptiste Frenet (1814-1889). Le Lyonnais laissait un vague souvenir de peintre religieux. Il aura fallu la vente, par des héritiers lointains, de son atelier pour que surgissent des scènes domestiques aujourd'hui très recherchées. Le marchand qui les trouva s'étonne encore aujourd'hui de leur succès, alors que les autres œuvres de Frenet demeurent invendables 

Les expositions d'images du milieu du XIXe siècle restent rares. Cette parcimonie est due autant à leur fragilité face à l'éclairage qu'à leur prix actuel sur le marché. Dans les manifestations récentes, je ne vois ainsi que les premières photos égyptologiques, montrées à Arles l'an dernier, ou l'ensemble de la Société française de photographie, proposé il y a deux ou trois ans au petit Palais parisien. Autant dire que chaque occasion doit se saisir. Celle-ci est présentée à Londres de manière simple, neutre et efficace. Elle jouxte en prime jusqu'au 25 mai l'exposition sur la sculpture victorienne, dont je vous ai déjà parlé.

Pratique 

«Salt and Paper», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 7 juin. Tél.004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (DR): Une image de Fox Talbot des années 1840 exposée à Londres.

Prochaine chronique le lundi 13 avril. Paris vient de connaître sept foires d'art. Comment, ou plutôt de quelle manière, peut-on affirmer que l'une d'elles contitue une réussite?

 

 

 

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