Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Picasso à la National Portrait Gallery. Mais pourquoi là?

Crédits: Affiche de l'exposition

Le moins qu'on puisse dire est que le titre frappe fort. «Picasso Portraits», voilà qui promet un nombre élevé de visiteurs à Londres! L'exposition n'a pourtant lieu ni à la Tate Modern, qui jouerait ici sur son terrain, ni à la Royal Academy, habituée par force aux «block-busters». Elle se déroule à la National Portrait Gallery (NPG), qui fait ménage commun avec la National Gallery du côté de Trafalgar Square. Les deux institutions logent dans le même pâté de maison. 

Le lieu n'était jusqu'ici guère habitué aux manifestations d'envergure. Il a fallu réunir plusieurs espaces, au rez-de-chaussée, afin d'aligner des toiles de l'Espagnol allant de ses débuts dans les années 1890 aux grandes pièces de la fin vers 1970. La chose est en effet coproduite avec le Museu Picasso de Barcelone, qui possède des locaux autrement plus amples dans d'anciens palais gothiques de la vieille ville. Elle suppose à Londres un parcours sinueux, et pas toujours logique. Le public va, vient et revient dans des salles dont il a provisoirement fallu décrocher les portraits britanniques contemporains. Il avait fallu des évacuations plus modestes pour la récente exposition d'effigies signées par Alberto Giacometti.

Un impact anglais dès 1910 

Dire qu'il y a ici peu de surprises tient de la litote. Il est devenu difficile d'innover en la matière, surtout quand on pense que Picasso dispose de deux musées pour lui tout seul. Un à Paris, qui est bien reparti après une baisse de fréquentation (environ 4000 personnes par jour). L'autre, donc, à Barcelone. Il est vrai que le Français d'adoption reste moins familier outre Manche, où il a pourtant exercé une influence dès les années 1910. On se souvient ainsi de l'intelligent «Picasso & British Modern Art» à la Tate Britain en 2012. Auparavant, le Musée Picasso de Paris avait déjà proposé un insolite «Bacon Picasso» en 2005. Les deux hommes ne se sont pourtant jamais rencontrés...

Mais revenons à la National Portrait Gallery. Chaque salle propose ici un thème. Le premier est celui de l'autoportrait, que Picasso a pratiqué à ses débuts. Images classiques. On est cependant content de voir une fois pour de vrai celui de 1906, période de transition entre la période rose et le cubisme. Schématique, presque brutal, d'une présence très forte, ce chef-d’œuvre austère n'est qu’exceptionnellement prêté par Philadelphie. Il vaut à lui seul le voyage.

Pourquoi des Ménimes? 

Se retrouvent ensuite passés en revue les portraits d'amis de 1900-1903, les images de la première vraie compagne Fernande Olivier, les caricatures de son ami-souffre douleur Jaume Sabartés et les icônes néo-classiques où Picasso met en valeur la beauté d'Olga, sa première femme, avec laquelle les choses finiront si mal. Il n'a a plus ensuite qu'à glisser jusqu'à Jacqueline, la seconde épouse et plus tard la veuve. L'exercice suppose parfois des remplissages assez bizarres. En quoi, par exemple, les variations sur «Les Ménimes» de Velázquez, données au Museu Picasso de Barcelone, constituent-elles des portraits? Notez qu'on peut déjà se poser la question devant certaines toiles montrant, de manière très allusive Nush Eluard ou Lee Miller. De quel degré de ressemblance un tableau a-t-il besoin pour rester un portrait, genre figuratif s'il en est? 

Quel que soit l'agrément de ce «Picasso Portraits», une autre interrogation se pose. Qu'est-ce que l'exposition vient foutre là? En principe, la National Portrait Gallery, en place depuis la reine Victoria (elle a ouvert en 1856), répond à un programme. Il s'agit de montrer des Anglais ayant fait date dans tous les domaines. Ou alors des anonymes ayant inspiré des artistes britanniques. Avec Alberto Giacometti, il y avait déjà une coupure, même si le sculpteur a utilisé comme modèle Isabel Rawthorne (la future muse de Bacon). Ici, ne subsiste strictement plus rien d'insulaire. Le musée a déraillé de sa trajectoire. Il est en plus permis de penser que c'est pour une affaire de gros sous. Picasso se révèle porteur. Davantage sans doute que Lord Byron, George Romney ou même Richard Avedon.

Il est permis de le regretter. Vouloir élargir son champ aboutit souvent à un épais conformisme. Tout le monde finit pas faire la même chose. Ceci dans les musées comme dans les festivals ou les grands magasins. Et, soit dit entre nous, Picasso n'a vraiment pas besoin de la NPG pour rayonner outre Manche.

Pratique

«Picasso Portraits», National Portrait Gallery, Saint Martin Place, Londres, jusqu'au 5 février. Tél. 004420 73 06 00 55, site www.npg.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (DR): L'affiche de l'exposition, avec un portrait très éclaté.

Prochaine chronique le lundi 19 décembre. Nicolas Righetti photographie des Genevois pour les 50 ans du Muséum d'histoire naturelle.

 

 

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