Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/"Painting Paradise" jardine à la Queen's Gallery

Si le paradis est un jardin (celui d'Eden), il peut sembler logique que nos contemporains considérent leur jardin comme un paradis. Surtout en Grande-Bretagne. Pas étonnant donc que la Queen's Gallery, qui se trouve sur le côté gauche de Buckingham, propose aujourd'hui «Painting Paradise». Une exposition au long cours. Commencée symboliquement le premier jour du printemps, elle doit durer jusqu'en octobre. 

Le propos est large. Il n'a rien de pédant. Les organisateurs proposent une promenade allant de la Renaisssance à nos jours, avec une ouverture sur l'Orient sous forme de quelques belles miniatures persanes et une citation liminaire de Xénophon. L'auteur grec du Ve siècle avant Jésus-Chist, celui qu'on donne à traduite aux élèves débutants car sa langue reste facile, parle des jardins, alors déjà anciens, imaginés pour le roi achéménide (1) Cyrus II sur un plateau désert.

Jardin italien, à la française et à l'anglaise

Toutes sorties des inépuisables collections royales, formée depuis le XVIe siècle, les oeuvres présentées se révèlent de tous genres. Certaines sont historiques. Le visiteur découvre ainsi Henry VIII avec sa famille (il n'y a bien sûr là qu'une seule de ses six femmes successives), devant un parc à l'italienne. La généalogie moderne des jardins part bien de l'Italie, avec ses premiers paysagistes superstars. Il y a ainsi aux murs un portrait de l'illustre Jacopo Cennini par Franciabigio, daté 1523. Notons que le flore européenne restait alors pauvre. Il faudra du temps pour que s'y ajoutent les espèces américaines, chinoises et finalement japonaises. Entre-temps, l'Europe aura connu le jardin «à la française», puis «à l'anglaise». 

La Queen's Gallery aime les chemins de traverse, qui s'imposaient ici. Tout se retrouve donc mélangé, comme dans la précédente manifestation intitulée «Gold». Il s'agit de titiller l'oeil et l'esprit du public par des raprochements aussi insolites que judicieux. Il y a de la botanique, bien sûr, avec des études de plantes, de Léonard de Vinci à Sybille Merian. Mais aussi des parties de campagnes, voire des garden parties. Un mur se voit ainsi couvert par une énorne toile, d'un pompiérisme attendrissant. Laurits Regner Tuxen y montre la reine Victoria recevant ses hôtes sur les pelouses de Buckingham pour ses soixante ans de règne, en 1897. Elle a pris de l'âge et du poids. Un autre tableau la présente jeune aux côtés du prince Albert devant les parterres de Windsor...

La fortune de l'ananas 

Ce n'est bien sûr pas tout. Le «Noli me tangere» de Rembrandt (1638) met curieusement le Christ et la Madeleine face à face dans un jardin, alors que nous sommes normalement dans un cimetière. Un anonyme nous montre un labyrinthe peint vers 1580. On sait la fortune que le genre connaîtra plus tard en Angleterre sous le nom de «maze», le plus célèbre d'entre eux stant celui de Hampton Court. Un double portait montre Charles II, qui régna de 1660 à 1685, recevant un ananas de son chef jardinier. Un fruit alors plus précieux que l'or. Un mets royal. Sur la console en argent proposée en dessous, les entrecroises portent d'ailleurs un ananas à leur jonction... 

Le public s'amuse à retrouver des fleurs de Fabergé, collectionnées par les reines Alexandra et Mary, arrière-grand mère et grand-mère d'Elizabeth II. Il s'étonne devant l'énorme pendule au tournesol, dont le bouquet est composé de fleurs produites dans les années 1750 par la manufacture de porcelaine de Vincennes. Il regarde stupéfait les tulipières en faïence de Delft, véritables obélisques que l'on garnissait de tulipes au printemps. Il découvre les fleurs en pierre dures ornant une commode Louis XVI. Il approche le nez de la vitrine où reposent «Les Heures du cardinal York», ornées par un patient miniaturiste entre 1501 et 1503. Nous restons ici éloigné de tourte modernité un brin dérangeante.

Les vétérans de 1944

Eloignés... Pas tout à fait. Une salle libre propose par ailleurs les portraits de douze vétérans de 1944, peints par douze artistes contemporains. Une commande. Le plus connu des artistes est le très grinçant Stuart Pearson Wright, qui a décroché deux BP Portrait Awards. Il existe aussi une photo des douze ex-militaires, certains en kilt, avec le prince Charles et Camilla. L'Angleterre ne sera jamais un pays comme les autres. «Rule Britannia»!

(1) Les Améménides ont régné entre le VIe et le IVe siècle avant Jésus-Christ sur l'Iran actuel. On leur doit entre autre Persépolis.

Pratique 

«Painting Paradise», Queen's Gallery, Buckingham Palace Road, Londres, jusqu'au 11 octobre. Tél. 044 20 77 66 73 06, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Ne manquez pas le «shop»! L'exposition sur les vétérans s'intitule "The Last of the Tide". Photo (AP): La pendule au tournesol, conçue en France dans les années 1750.

Prochaine chronique le dimanche 26 juillet. Des livres, pour changer, dont un sur les coiffes des Bretonnes.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."