Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/"Ocean Liners". Le V & A raconte l'histoire des paquebots de luxe

Crédits: Victoria & Albert Museum, Londres 2018

"Welcome on board!" Depuis quelques jours, le Victoria & Albert Museum de Londres (V & A pour les intimes) propose une luxueuse croisière en chambre. «Ocean Liners» raconte au public l'histoire des paquebots de rêve, des années 1890 à la disparition des transatlantiques à la fin des années 1960. Notons que le songe a parfois pu se transformer en cauchemar. Il est inévitablement question ici du Titanic, qui a sombré en 1912, comme du Lusitania, coulé par une torpille allemande en 1915. On sait que ce dernier naufrage, responsable de passé 1000 morts (1), a poussé les Etats-Unis, plutôt neutres jusque-là, à entrer en guerre aux côtés des Alliés. 

Comme l'expliquent bien Ghislaine Wood et David Finamore, ces grands bateaux devaient au départ détruire une image catastrophique. Le voyage d'Europe en Amérique (plus rarement d'Amérique en Europe) restait lié jusqu'aux années 1880 à la promiscuité, à la maladie, à la peur et par conséquent à l'absolue nécessité de partir. L'idée a été de transformer ces traversées, redoutables et redoutées, en parties de plaisir. Du coup, rien n'est devenu trop beau pour ces palaces flottants. En tout cas pour les passagers de première! Mais des autres catégories, qui vivaient dans un confort bien moindre, il n'est presque jamais question dans l'exposition. Les commissaires expliquent juste que les classes restaient hiérarchisées, comme le personnel de bord. Au visiteur de déduire qu'il existait entre elles autant d'écart (ou presque) qu'entre le capitaine et les soutiers.

Décors reconstitués

Accompli dans la pénombre, le parcours se veut à la fois chronologique et thématique. Le public revit l'opulente avant-guerre de 1914, puis l'âge d'or des années 1920 et 1930 avant d'affronter la relative décadence des décennies suivantes. Le France, qui n'est pas cité (mais il a fait en 2011 années l'objet d'une bonne présentation au Musée de la Marine parisien) constituait une sorte d'anachronisme. C'était, sous Charles de Gaulle, la dernière vitrine d'une excellence à la française, avec tapisseries d'Aubusson et porcelaines de Sèvres. On sait que, lancé en 1962, le France fut revendu par le pays dès 1974. Plus assez rentable. Il y avait belle lurette que la concurrence de l'avion était devenue insupportable. Les prix des billets d'Air France avaient en plus bien baissé depuis les années 1950... 

Des transatlantiques aujourd'hui désossés, puis transformés en ferraille, beaucoup d'éléments ont survécu. Des meubles. De la vaisselle. Parfois une boiserie entière. Ce sont ces décors qui se voient remontés au V & A, de celui du Kronprinz Wilhelm de 1901 à celui, entièrement doré, conçu par le laqueur genevois (2) Jean Dunand pour le Normandie en 1935. Il existait en effet une double compétition entre les pays producteurs de tels navires. L'une restait bien sûr technique. Quantifiable. Le «ruban bleu» allait au vaisseau le plus rapide. Mais l'orgueil national (voire nationaliste) exigeait aussi une mise en scène luxueuse. Une France financièrement exsangue avait créé avec le Normandie le paquebot le plus mode et le plus cher. Notons que ce dernier ne vogua guère que quatre ans, avant de brûler démantelé à New York, où il avait été transformé en bateau de guerre en 1941. L'Italie mussolinienne ne pouvait du coup pas rester en rade, à tous les sens du terme. Le visiteur du V & A verra ainsi l'affiche publicitaire du Rex, évoqué par Fellini dans «Amarcord». L'Espagne ou le Portugal, eux, n'avaient pas voix au chapitre. Encore trop pauvres!

La descente de l'escalier 

La riche clientèle des premières classes se devait de répondre à une telle explosion d'Art Déco. L'exposition présente des robes ayant connu la fameuse descente du grand escalier menant à la salle des fêtes. Tenue de soirée de rigueur. Une création de haute couture différente chaque soir. La lente progression au son de l'orchestre constituait l'équivalent nautique de la montée des marches à l'Opéra de Paris. Elle se voit ici évoquée par une projection sur une sorte d'écran-colonne, de vraies robes étant bien sûr aussi proposées aux visiteurs. Ceux-ci peuvent voir en face la piscine (fausse), où des mannequins sautent en maillots de bain d'époque. Les Anglais adorent ce genre de présentations spectaculaires. Un peu plus loin, un immense écran se trouve donc traversé, face à une reconstitution de pont de navire, par un bateau virtuel voguant sur une mer plus que bleue. 

Assez peu fréquentée (il faut dire que le public actuel préfère voir revivre les années 1960 et 1970, plus proches de lui), l'exposition offre cependant deux points faibles. Le premier est de ne pas avoir abordé, comme c'était prévu au départ, l'immense influence qu'ont exercé les paquebots sur l'architecture moderne. On ne compte pas, même loin de la mer, les immeubles des années 1930 en ayant repris les lignes, avec des balcons en forme de coursives et des fenêtres aussi rondes que des hublots. C'est même la caractéristique de l'art Déco final.

Un drame par cabine

L'autre manque se situe dans la partie filmée. Il y a bien sûr au musée des extraits de «Titanic» de James Cameron comme de «Les hommes préfèrent les blondes» d'Howard Hawks. Mais ce panorama reste pauvre si l'on pense à quel point le transatlantique a servi au cinéma. C'était un décor idéal, comme le grand hôtel, pour les histoires à personnages multiples. Un drame par cabine. L'inconnu à l'arrivée. «E la nave va». 

(1) Une vitrine montre le diadème sauvé par une aristocratique passagère du Lusitania, dont deux des enfants ont été noyés dans le naufrage. Frisson garanti!
(2) Jean Dunand (1887-1942) était né à Lancy.

Pratique

«Ocean Liners, Speed and Style», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 17 juin. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Victoria & Albert Museum, 2018): Un salon du France de 1910, reconstitué dans l'exposition.

Prochaine chronique le jeudi 1er mars. Le Kunstmuseum raconte de "Petites histoires bâloises".

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