Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Moroni et sa galerie de portraits

C'était il y a juste dix ans. Fin 2004, Bergame proposait une exposition Giovanni Battista Moroni (né vers 1520, mort entre 1579 et 1580). Le parcours tenait du chemin de Croix, mais l'itinéraire se révélait plutôt plaisant. Dans un froid de canard, le visiteur passait d'un oratoire à un musée, avec un détour par un palais. Il s'agissait d'admirer le Bergamasque d'adoption dans son décor naturel. Une petite ville accrochée à la colline (la ville basse date du XIXe siècle), sous domination vénitienne en dépit de sa proximité de Milan, alors sous domination espagnole. 

En 2014, c'est un produit hors-sol (comme les tomates) qui débarque à la Royal Academy de Londres, même si onze Moroni sont conservés tout près de là, à la National Gallery. La présentation dans la petite aile Sackler, prise entre les deux façades (celle du XVIIIe et celle du XIXe siècle) de Burlington House, propose 45 toiles sur fond gris. Une sorte de neutralité qui met en valeur les peintures sobres et strictes de l'artiste. Avant tout des portraits. Au XVIe siècle déjà, les effigies de Moroni étaient réputées pour leur ressemblance, leur grandeur et leur force. Titien, qui dégommait pourtant ses collègues, n'hésitait pas à recommander l'homme, retiré depuis 1563 dans sa bourgade natale d'Albino.

Un art très réservé 

Moroni n'est pas issu de rien. Il a fait ses classes à Brescia (autre territoire lombard de la Sérénissime), auprès de l'illustre Alessandro Bonvicino, dit le Moretto. Quoique restreinte, l'exposition actuelle part donc avec les effigies spectaculaires du Brescian, pleines d'effets de manches, au propre comme au figuré. Indicateur social important, le vêtement joue un rôle essentiel chez Moretto. Le public voit ensuite son cadet acquérir une personnalité plus réservée. Plus introspective. Question de tempérament. D'époque aussi. Moroni, qui a passé parTrente où s'est tenu un fameux concile, illustre la Contre-Réforme avec tout son rigorisme. Une austérité qui n'est d'ailleurs pas sans rapport avec la Réforme, qu'il s'agissait pourtant de combattre...

Au fil des décennies, le costume se fait donc toujours plus sombre et plus dépouillé. Les pourpoints roses et les robes chamarrées disparaissent au profit du noir. L'intérêt se porte du coup sur le visage, tantôt sévère (voire revêche!), tantôt juvénile. Quelques jolies femmes ponctuent ainsi ce monde d'hommes de savoir et de pouvoir. De conflits aussi. La lutte entre pro-Espagnols et pro-Vénitiens à Bergame finira par le meurtre, en pleine église, d'un comte local. Une vendetta peut-être tolérable chez les Espagnols, mais pas chez les Vénitiens, où tout l'Etat contrôle tout. Quelques pendaisons et exils mettront bon ordre à cette mauvaise affaire.

"Le tailleur", une icône 

Revenu à Albino, Moroni servira une clientèle plus bourgeoise. Son art y gagnera. Sa conception minimaliste du portrait, selon les commissaires Simone Facchinetti et Arturo Galavino, formera la matrice d'où sortiront plus tard Velasquez ou Ingres. En témoigne bien sûr ici le "Tailleur" de la National Gallery, musée a par ailleurs conservé chez elle neuf de ses Moroni. C'est l'image professionnelle d'un artisan élevé au niveau de l'icône. Cette toile resta d'ailleurs longtemps l'une des plus célèbres du musée, avant de se voir éclipsée par d'autres modes. 

Très pieux, Moroni s'est aussi voulu peintre religieux. Ses grandes tartines déçoivent. Leur auteur a de la peine à imaginer et à composer. Certaines de ces toiles intriguent cependant par l'opposition de leurs différentes parties. Une scène christique un peu mièvre se trouve derrière une image très réaliste du commanditaire. Il en sort aussi un, au faciès plus que personnalisé, derrière une "Cène" très conventionnelle. D'aucuns voient là la trace d'un exercice spirituel à l'Ignace de Loyola, le créateur des Jésuites. Le dévot se figure une scène biblique pour mieux en sentir la dimension divine. Une idée qui hérisse certains chercheurs actuels. "Tout cela, c'est de la branlette universitaire", me souffle ainsi un très laïc scientifique de pointe...

Pratique

"Giovanni Battista Moroni", Royal Academy, Piccadilly, Londres, jusqu'au 25 janvier. Tél. 004420 73 00 88 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (Royal Academy): Fragment d'un portrait de femme inconnue, vers 1570.

Prochaine chronique le lundi 15 décembre. Jeffy Koons est à Paris. En vedette. Je vous dirai pourquoi je n'y crois pas.

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