Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/LIVRE Goya est aujourd'hui sur tous les fronts

C'est du solide. Jusqu'en janvier, la National Gallery de Londres propose une exposition sur les portraits de Goya. Il y en a soixante-dix, plus un. La ravissante effigie d'Isabel de Porcel, qui appartient au musée depuis 1896, se voit aujourd'hui contestée dans son autographie. D'aucuns soutiennent que ce tableau archi-célèbre ne serait pas de la main du peintre, mais d'un disciple ou, pire encore, d'un imitateur. La toile se voit donc présentée, à l'étage, dans une exposition-dossier. Elle y reste seule, comme en pénitence. 

La chose ne fait pas du bien à Goya, en fait. Les 70 œuvres indiscutables, présentées au sous-sol dans les salles d'expositions temporaires, ne sont pas toutes de cette qualité. Il reste bien sûr interdit de dire du mal de ce génie espagnol, né en 1746 et mort en 1828 en exil à Bordeaux. N'empêche que si les visages sont vifs, expressifs, souvent cruellement vus, le corps et le décor restent parfois tout plats. C'est un peu comme dans les fêtes foraines de jadis, où chacun passait sa tête par un trou pratiqué dans la toile peinte. «Quand on a vu un portrait de Reynolds, on les a tous vus», déclare le commissaire Xavier Bray dans une vidéo. Peut-être. N'empêche que la mise en scène de l'artiste anglais se révèle autrement plus habile.

Prêts exceptionnels 

Il a bien sûr fallu des années pour convaincre leurs propriétaires de se dessaisir pour quelques mois de certaines pièces. Surtout les privés. Il y a là des prêts exceptionnels. Citons «La duchesse d'Albe», venue de New York, où elle est la propriété de l'Hispanic Society. Mentionnons aussi l'immense portrait collectif représentant la famille de Don Luis de Bourbon, que possède un privé de Parme. Le déroulé du parcours peut ainsi montrer les premiers pas, les portraits optimistes du temps où l'Espagne pensait enfin rencontrer les Lumières, puis la fin, désastreuse, alors que le pays renouait avec ses pires démons: guerre civile, Inquisition et despotisme. 

L'affaire Isabel de Porcel, qui fait penser à celle de «L'homme au casque d'or», exclu de l’œuvre de Rembrandt, intervient à un moment où la National Gallery ne se porte pas très bien. Les coupes gouvernementales risquent d'affecter son budget entre 25 et 40 pour-cent, alors que l'institution, côté fréquentation, vient de dépasser (avec 6,5 millions de visiteurs) la Tate Modern. Son tout nouveau directeur, Gabriele Finaldi, 49 ans, aimerait que l'entrée reste gratuite. Il cherche du coup des mécènes. Il y a de la «pub» jusque dans la gazette de Sotheby's.

La biographie de Michel del Castillo 

Le nouveau-venu doit par ailleurs affronter une fronde des gardiens, qui ont fait grève en septembre, tout en construisant un programme d'expositions de super luxe pour 2016. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre. Parmi les projets figure ainsi une exposition sur les tableaux de peintres célèbres ayant plus tard appartenu à d'illustres collègues (comme le Titien de Van Dyck ou le Corot de Lucian Freud). Une autre devrait rendre hommage à Delacroix. Une troisième sera enfin consacrée aux disciples du Caravage. 

Mais revenons, avant de clore, à Goya. Michel del Castillo vient de consacrer au peintre un livre très bien fait. Il ne faut pas s'attendre à de sensationnelles révélations d'archives. Les parts d'ombre dans la biographie de l'artiste (on ne sait par exemple rien de son séjour romain, ni de son excursion parisienne au soir de sa vie) restent entières. Le livre a l'avantage de ne pas romancer (un comble pour un romancier!) et de prendre ses distances par rapport au modèle. Goya n'a pas été génial tous les jours. Ses débuts restent même assez médiocres selon Castillo. Quelle auudace...

Pratique

«Goya, The Portraits», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 10 janvier. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgalery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. «Goya, L'énergie du néant», de Michel del Castillo, aux Editions Fayard, 352 pages. Photo (National Gallery): Isabel de Porcel. Le portrait est-il, ou non, de la main de Goya? Il vaudrait mieux que oui. C'est l'un de plus séduisants.

Prochaine chronique le vendredi 6 novembre. Que retenir d'Art en Veille Ville, qui rebelote samedi après avoir veni jeudi?

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