Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Les suiveurs du Caravage mis en lumière. "Beyond Caravaggio"

Crédits: National Gallery of Ireland, Dublin

«Beyond Caravaggio». Au-delà du Caravage. Le titre semble clair, même si le nom de l'artiste a deux «g» en anglais. La National Gallery de Londres, puis la National Gallery of Ireland de Dublin qui prendra le relais dès février, entendent bien montrer l'influence du maître, et non ce dernier. Une bonne partie de la peinture européenne s'est voulue caravagesque de 1600 à 1630. Et pourtant! A lire la presse anglaise, celle-ci s'attendait à voir davantage d’œuvres de l'artiste lui-même, d'où sa déception. Elles seraient si supérieures à celles de ses épigones (ou de ses suiveurs, si vous préférez)! La chose me fait doucement sourire, façon Joconde. Il y a des siècles que les experts tentent de démêler ce qui revient au Caravage "himself" du reste. Le merveilleux «Narcisse» de la Galerie Borghese de Rome n'en finit ainsi plus de changer d'auteur (1)... 

Né en Lombardie, Michelangelo Merisi (1571-1610), originaire de Caravaggio d'où son surnom, est arrivé à Rome à la fin du XVIe siècle. La création picturale en arrivait alors à la troisième génération du maniérisme, avec ce que cela suppose de sujet compliqués, d'élégance de la ligne et d'artifice de mise en scène. On sait que l'homme, par ailleurs infréquentable, a bousculé d'un coup ces acquis. Il a donné une peinture simple, basée sur la vie réelle, où les effets de clair-obscur créaient de violents contrastes entre l'ombre et la lumière. La chose n'alla pas sans scandale. Mais, à l'époque déjà, celui-ci payait. Et cher. Le duc de Mantoue fut ainsi tout heureux d'acheter au prix fort une «Mort de la Vierge» (2) refusée par des moines affreusement choqués.

Italiens et étrangers 

Dans ces conditions, on peut comprendre que de jeunes peintres, parfois italiens mais souvent étrangers, aient eu envie de suivre ses traces. Certains ont connu Le Caravage, parfois pour s'être colleté avec lui comme Giovanni Baglione, avec lequel il finira en procès. Ou Louis Finson, qui s'en fera le copiste et le vendeur (le marché de l'art balbutiait encore). D'autres, arrivés trop tard puisque Le Caravage a tôt dû fuir à Malte ou à Naples, auront simplement regardé ses œuvres. Certains sont bien connus comme Bartolomeo Manfredi qui théorisera cette nouvelle manière. D'autres restent anonymes. En dépit d'innombrables recherches, dont celle déjà anciennes du très britannique Benedict Nicholson, qui est le Maître à l'Annonciation aux bergers, dont la National Gallery propose un superbe tableau? L'Arlésien Trophime Bigot est-il vraiment Le maître à la chandelle? Notons à ce propos que la bougie, signe distinctif des caravagesques, ne figure dans aucune toile du Caravage lui-même. 

Londres et Dublin ont décidé de se concentrer sur les œuvres conservées au Royaume-Uni et en Eire. Il faut dire qu'elle répondent à un goût très insulaire pour la peinture italienne. La National Gallery possède des chefs-d’œuvre du maître, dont le célébrissime «Repas d'Emmaüs» ou l'extraordinaire «Christ devant Caïphe» de Gerrit van Honthorst (originaire d'Utrecht), daté de 1617. C'est à Dublin que se trouve la fabuleuse «Arrestation du Christ», découverte en 1990 et déposée en musée par une communauté de Jésuites. Il suffisait de compléter avec ce qui sort de châteaux ou d'institutions provinciales. Oxford ou Birmingham ont beaucoup prêté. Notons tout de même des apports américains. Comme souvent, l'un des sommets vient du Kimbell-Atkins de Kansas City. Il s'agit du «Saint Jean-Baptiste» du Caravage.

Premier et deuxième cercle 

Présentés sur des murs très sombres, les 49 tableaux produisent un effet foudroyant. La progression conduit le visiteur du premier cercle autour du maître (avec un rassemblement de pièces provenant de ses mécènes Ciriaco et Asdrubale Mattei) au second. Elle conduit ensuite à Naples, terre de réalisme, puis passe enfin à l'international. Vu la place restreinte et la taille des tableaux (souvent pourvus d'énormes cadres dorés!), il a fallu opérer des choix. Pas de caravagesques français, par exemple. Simon Vouet ou Nicolas Tournier ont pourtant joué un rôle important. En revanche, certains Italiens très obscurs (je veux dire par là fort peu connus) ont bénéficié d'une mise en lumière. Je songe à Anteveduto Grammatica, Giovanni Francesco Guerini ou Rutilio Manetti. Une bonne idée. Aucun de ceux-ci n'aura jamais droit à une rétrospective, ce qui a été le cas de Vouet comme de Tournier (3). 

Evidemment, ce choix est aussi dicté par la qualité. Cecco del Caravaggio, le seul vrai collaborateur du maître, se révèle capable de tableaux superbes. Idem pour Orazio Rinaldi, qui n'est pourtant pas une vedette. Ils ont été portés par le mouvement, qui s'est vite essoufflé. Après deux décennies de peinture charbonneuse, les amateurs ont voulu une peinture joyeuse et colorée, bien éloignée du monde populaire. Rome 1630, pour reprendre le titre d'un livre célèbre d'Yves Bonnefoy, c'est déjà autre chose (4). L'amorce du grand baroque. Orazio Gentileschi (qui terminera sa carrière à Londres) va passer à des composition harmonieuses et calmes, avec un grand talent. D'autres vont en revanche s'effondrer. Je citerai Honthorst (qui a aussi travaillé plus tard pour l'Angleterre). Comment a-t-il pu finir avec ces vilains portraits mythologiques? Ce serait une fois un sujet d'exposition.

Regarder avec ses yeux 

En attendant, celle-ci connaît d'un beau succès, en dépit des critiques mitigées. C'est là la vraie leçon. Dans les salles, les visiteurs regardent avec autant d'attention Le Spadarino ou Giovanni Serodine (un Tessinois) que le Caravage. Ou presque. La preuve, une fois de plus, que la peinture n'est pas qu'une affaire de noms, même si ceux-ci comptent tant sur la marché de l'art. 

(1) La Pinacoteca Brera organise du reste à Milan jusqu'au 5 février, un dossier Caravage où figure la «Judith» découverte en 2014 à Toulouse. Toile autographe ou copie de Louis Finson?
(2) C'est celle qui se trouve dans la Grande Galerie du Louvre.
(3) Notons que le Metropolitan Museum de New York propose en ce moment une rétrospective Valentin de Boulogne intitulée... «Beyond Caravaggio». Elle ira à Paris en 2017.
(4) Le tableau le plus récent de Londres date des années 1630. Il s'agit du «Tricheur à l'as de trèfle» de Georges de La Tour, un Lorrain qui n'est sans doute jamais allé en Italie. Je rappelle encore une fois que ce tableau, aujourd'hui à Fort Worth, provient du reposoir de Pregny, à côté de Genève.

Pratique

«Beyond Caravaggio», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 15 janvier. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. L'exposition sera à la National Gallery of Ireland de Dublin du 11 février au 14 mai 2017.

Photo (National Gallery of Ireland): "L'arrestation du Christ", découvert chez des Jésuites irlandais en 1990.

Prochaine chronique le mercredi 16 novembre. Le top-ten des expositions suisses. Le meilleur et le pire.

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