Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/ Les Ming font la loi au British Museum

"Ming". Le mot parle de lui-même. Il évoque immédiatement la Chine au grand public. Song ou Qing ne produisent pas le même effet, même s'il s'agit de dynasties tout aussi créatrices, voire davantage. Le British Museum de Londres, qui accumule les "block busters" à la manière de certains producteurs de cinéma, se devait d'aller au plus connu. Il s'est cependant mis un garde-fou. Impossible d'évoquer en 280 objets la totalité d'une époque ayant tout de même duré de 1368 à 1644 (avec une petite prolongation jusqu'en 1662 dans certaines régions). L'institution se contente du premier demi siècle: "50 years that changed China". 

Un peu d'histoire s'impose. Au milieu du XIVe siècle, le temps des Yuan va sur sa fin. L'inflation explose. Les canaux ne sont plus entretenus. Le Fleuve Jaune crée des inondation catastrophiques. La révolte gronde contre des empereurs étrangers, puisque Mongols. Elle est menée par un paysan, Zhu Yuanzhang, qui accède au trône sous le nom de Hongwu après de multiples et sanglantes péripéties. Un monsieur quelque peu paranoïaque (il voyait des complots partout, d'où de multiples exécutions), mais redoutablement efficace. Le nom qu'il s'est choisi signifie d'ailleurs "terriblement martial". Hongwu prépare le terrain à ses successeurs, avant de mourir en 1398.

La naissance de Pékin 

La suite reste agitée. Il y a guerre civile entre l'héritier choisi, le petit fils de Hongwu, et l'oncle du jeune homme. Ce dernier l'emporte. C'est l'heure des chambardements. Nankin se voit délaissé, mais pas abandonné, au profit de Dadu, rebaptisé Pékin. La ville est rebâtie par des centaines de milliers d'hommes entre 1409 et 1420. Elle comporte désormais une "cité interdite". Pas celle que l'on voit aujourd'hui. Les bâtiments ont été à maintes fois reconstruits. L'empire s'agrandit par conquêtes. Mais tout a une fin. Au Nord, les Mongols redeviennent menaçants. Il faut restaurer la Grande Muraille tout en rétablissant le Grand Canal, qui permet notamment d'alimenter la capitale. 

Deux tendances se font jour à la Cour. Les mandarins sont pour la fermeture traditionnelle du pays. Les eunuques, qui font parfois la loi, prônent l'ouverture. Il y a une longue (et ruineuse) politique d'expéditions maritimes, permises par la création d'immense chantiers navals à la manière de Venise, avant que le pays se concentre sur lui-même en 1479. Le défunt sinologue Alain Peyrefitte aimait à parler d'un empire se déployant et se repliant à la manière d'un dragon, animal symbolique s'il en est. Mais nous voici hors des limites que s'est fixée l'exposition, dont les dernières salles demeurent consacrées à une Chine tournée vers le monde. Un message politique, sans doute...

Un nouvel espace plus séduisant

Jusqu'à l'année dernière, le British Museum utilisait comme espace pour ses manifestations temporaires le cylindre situé au centre de sa grande cour intérieure. Un espace très esthétique, créé par Sir Norman Foster, mais peu pratique. Trop petit, il obligeait à de pénibles entassements. De Pompei à l'archéologie nigérienne, des visiteurs agglutinés ont donc vu des morceaux d'objets en se tenant sur la pointe des pieds. Impossible de créer de véritables mises en scène. Dévalorisées, les œuvres avaient du coup l'air fausses. La présentation fait beaucoup pour une exposition. 

Depuis ce printemps, le British dispose heureusement d'un autre lieu au fond de la cour. Plus vaste. Il porte le nom des Sainsbury, famille de mécènes enrichie par les supermarchés bas de gamme. C'est elle qui avait notamment aidé à l'extension de la National Gallery en 1985. Un show sur les "Vikings" en a marqué l'ouverture, avec une débauche de gadgets électroniques finissant par éclipser les œuvres. La leçon a porté. "Ming" reste sobre. Classique. Un écrin pour les prêts de dix musées chinois. Une générosité qui ne répétera pas. Pékin l'a clairement fait savoir.

De la vraie vaisselle d'or 

Pourquoi ces emprunts, alors que les institutions anglo-saxonnes détiennent tant de créations Ming? Par courtoisie un peu. Par désir d'épater le public beaucoup. Par volonté de mise à jour énormément. Les fouilles de ces quarante dernières années ont mis à jour des tombes princières dans le Sichuan, le Shandong ou le Hubei. En proviennent des objets non seulement inédits en eux-mêmes, mais par leur forme ou leur matière. Le British peut ainsi montrer de la vaisselle d'or. Il ne s'agit pas là d'une image, comme dans les cours européennes se contenant de vermeil. Certains plats, certaines aiguières sont vraiment ciselés dans le métal précieux. 

A la fois historique et artistique, le British se voulant toujours éducatif, "Ming" en met donc plein la vue. Il y a des choses magnifiques aux côtés d'autres plus documentaires. Notons que le cloisonné servant à toute la publicité appartient tout de même au musée britannique. Ce vase couvert de la première moitié du XVe siècle risque de donner une impression de déjà vu au visiteur suisse. Son frère jumeau se trouve au Rietberg de Zurich dans la collection Pierre et Alice Uldry.

Pratique

"Ming", British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 5 janvier. Tél.004420 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30.  Photo (British Museum): Le cloisonné servant à la campagne publicitaire. Son frère jumeau se trouve au Museum Rietberg  de Zurich.

Prochaine chronique le vendredi 17 octobre. Le Cabinet des arts graphiques genevois nous montre ses estampes japonaises.

 

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