Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Les Celtes investissent le British Museum

C'était en 1991. Suivant le phénoménal succès de «Les Phéniciens» (800.000 visiteurs en 1988), le Palazzo Grassi de Venise proposait «Les Celtes». Un énorme comité scientifique avait coiffé cette exposition, permise par tout l'argent des Agnelli, qui géraient alors les lieux. Le propos se voulait aussi large que possible. La nébuleuse celte, durant les derniers siècles précédant notre ère, avait de loin dépassé ses terres d'origine. Les Galates, dans la Turquie actuelle, étaient des Celtes, tout comme les Celtes-Ibères habitant l'Espagne contemporaine. Tout le monde avait prêté, y compris Genève. Le catalogue scientifique pesait une tonne. On avait dérangé Gae Aulenti pour la mise en scène. Bref, il s'agissait là d'une entreprise titanesque. 

Avec «Celts, Art and Identity», le British Museum (BM) semble aujourd'hui brasser plus large encore, puisque le propos s'étend jusqu'à aujourd'hui. En réalité, la manifestation réglée par Rosie Weetch reste plus modeste non seulement sur le plan des mètres carrés (ou plutôt des «acres», puisque nous sommes en Angleterre), mais dans son propos. Il se limite aux Iles britanniques et à leur immense strapontin que sont devenus au XIXe siècle les Etats-Unis. Combien d'Américains descendent d'Irlandais poussés par la faim et la pauvreté? Des millions et des millions.

Luttes contre les Romains 

Le début de l'exposition qui occupe, au fond de l'atrium, le nouvel espace offert par les rois du supermarché Sainsbury, reste strictement historique. Il faut bien montrer où commence cette histoire, qui demeure en fait une préhistoire, vu l’absence de textes autres que ceux des Grecs et des Romains (Tacite, Dion Cassius...). Tout débute vers 500 avant Jésus-Christ, au Nord des Alpes. Des peuples belliqueux se mettent en place, avec une organisation tribale. Ils produisent aussi ce que nous appellerions des productions artistiques, dont la signification restait en partie religieuse. 

Les Romains débarquent en Angleterre, dans un deuxième temps. C'est le moment des luttes et des murailles construites par les empereurs pour endiguer les flots «barbares», repoussés aussi loin que possible du côté de l'Ecosse. Quelques figures émergent alors, comme celle de la mythique reine Boadicée. Les civilisations, aussi misogynes qu'elles puissent sembler, aiment bien les figures maternelles. Puis c'est la christianisation, très lente. Il s'agit désormais d'accommoder un style fait d'entrelacs avec les figures des saints. L'Irlande, abritée des Vikings, s'en fera une spécialité.

Basculement dans la sociologie 

«Celts, Art and Identity» sort alors de l'historique pour entrer dans le sociologique. De quelle manière expliquer le «revival», depuis maintenant trois siècles, d'une culture morte? Comment parler de cette empreinte identitaire, avec ce qu'elle peut supposer de débordements (ici politiquement à droite)? Les derniers couloirs d'une exposition aménagée dans un «open space» contiennent des vidéos de manifestations musicales comme les maillots des basketteurs du Celtics (au pluriel) de Boston ou ceux des footballeurs du Celtic (au singulier) de Glagow. La culture noble garde sa place. Elle raconte entre autre la plus fantastique affaire de faux de tous les temps. A la fin du XVIIIe siècle, James McPherson avait retrouvé les poèmes d'Ossian, l'Homère celte (lui aussi aveugle). Il les avait traduits. Hélas, hélas... Il les avait en fait écrits lui-même, de A jusqu'à presque Y. 

Travaillant en collaboration avec les National Museums of Scotland, le British Museum a obtenu quelques prêts fantastiques, comme le «Chaudron Gundestrup» en argent martelé, qui vient de Copenhague. Le BM lui-même possède des choses extraordinaires, dont le «Battersea Shield», un bouclier en bronze trouvé dans la Tamise, non loin de l'actuelle Tate Modern. Les bibliothèques irlandaises se sont temporairement privées de certains de leurs trésors.

Le vrai et le faux

Seulement voilà! Il s'agit d'une exposition populaire, destinée au grand public. Il faut lui en mettre plein la vue. La chose explique le nombre de films et de gadgets interactifs (même si le British a fait pire pour le récent «Les Vikings»). Elle excuse aussi la présence de moulages, de galvanoplasties et autres simulacres. Le visiteur doit avoir un œil attentif s'il veut démêler le vrai du faux. Le grand public, m'objectera-t-on, n'y voit que du feu. Cela n'a pour lui guère d'importance. Je veux bien. Mais alors, à ce moment, autant aller jusqu'au bout, comme avec les tombes pharaoniques en voyage ou la Grotte de Lascaux en tournée. C'est le doute généralisé qui met mal à l'aise.

Pratique 

«Celts, Art and Identity», British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 31 janvier 2016. Tél. 004420 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30. L'exposition sera du 10 mars au 25 septembre 2016 à Edimbourg. Photo (British Museum): Un casque celte. Avec des cornes, bien sûr!

Prochaine chronique le samedi 12 décembre. Un tableau baroque d'Orazio Gentileschi, artiste peu connu, peut-il valoir 35 millions de dollars?

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