Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le Victoria & Albert Museum ré-imagine Sandro Botticelli

Crédits: LDD/Photo tirée du film "Munchhausen"

L'exposition commence de nos jours, en 2016, mais il s'agit de lentement remonter vers les sources. Au propre comme au figuré, «La Naissance de Vénus» étant comme on le sait aquatique. Sa plus célèbre représentation reste celle fixée par Sandro Botticelli, vers 1480. Le tableau s'est vu décliné depuis dans toutes les versions possibles. Or l'actuel «blockbuster» du Victoria & Albert Museum de Londres, coproduit avec Berlin, s'intitule «Botticelli Reimagined». Tout un programme... 

Le visiteur se retrouve à l'entrée face à un écran. Vénus y naît sous les traits d'Uma Thurman dans le film que Terry Gilliam a consacré en 1988 au baron de Münchhausen. Ursula Andress sort ensuite de l'onde en bikini sous les yeux ébahis de Sean Connery dans «James Bond contre le Docteur No» (1961) Une idée plus moderne de la beauté éternelle. Le public peut alors affronter les innombrables démarquages, respectueux ou non, du chef-d’œuvre des Offices, qui n'a bien sûr pas effectué le voyage. Tout le monde s'est apparemment inspiré de la dame juchée sur sa coquille. Il n'y a pas qu'Andy Warhol, Joel Peter Witkin ou Raoul Dufy. Le photographe Youssef Nabil a obtenu le permission de se coucher en burnous devant le célébrissime panneau en 2009. La body-artiste Orlan s'est livrée à quelques élucubrations. Dolce & Gabbana ont imprimé des robes en 1993. Tomoko Nagao a enfin donné aux figures inventées par le Toscan des allures de Pokemon. Notez que René Magritte a préféré s'inspirer du «Printemps» du même Botticelli.

Critiques un peu choqués

L'idée de partir de la fin est amusante. Elle exige cependant des gens une solide culture de base. Ou tout au moins une solide préparation. L'iconoclasme de certains plasticiens a cependant choqué une partie de la presse britannique. Si Jonathan Jones du «Guardian» a accordé à la manifestation cinq étoiles sur cinq, le critique de l'«Evening Standard» ne lui en a octroyé que trois petites, comme on collègue du «Telegraph». Un blâme dans un pays ou les notations demeurent souvent très indulgentes. Il est question de «Vénus de caniveau». On se croirait sous le règne de Victoria. Qu'auraient-ils dit si elle avait été en fourrure, comme chez Sacher-Masoch? 

Une fois passé ce qui constitue en fait une première exposition, le visiteur peut accéder à la suite. Il est maintenant dans la seconde partie du XIXe siècle. L'Angleterre redécouvre Botticelli, oublié de tout le monde depuis sa mort en 1510, alors qu'il était déjà démodé (1). Le peintre apparaît conforme (comme Carlo Crivelli ou Andrea Mantegna) au goût archaïsant, pieux et chaste qui se forge alors, en dépit de la Vénus. Le V & A peut aligner des démarquages, même si «La Source» d'Ingres me semble s'éloigner du sujet. Les préraphaélites, de Dante Gabriele Rossetti à Edward Burne-Jones, puisent chez le Florentin des idées, des types féminins et des attitudes. Quitte à donner après libre cours à leur tempérament. Ouvertement sensuel chez Rossetti. Cul-cousu chez Burne-Jones. Extravagant chez le Bâlois Arnold Böcklin, qui imagine une Vénus tubulaire reliée à la mer qu'un critique d'outre-Manche vient de qualifier de «gros ver».

Blondes idéalisées 

Quittant cette ambiance «fin de siècle», que le V & A nappe de musique grâce au «Printemps» de Claude Debussy, le public arrive enfin à Botticelli lui-même. Une habile transition montre ses œuvres (ou celles que l'on supposait alors telles) ayant appartenu à Ruskin ou à Burne-Jones. C'est l'occasion de montrer le portrait (authentique) des collections du musée, restauré pour l'occasion. Il provient de Rossetti. Représentant peut-être Smeralda Bandinelli, il constitue une création de jeunesse, encore raide. Nous n'en sommes pas aux superbes effigies de blondes, fortement idéalisées, ressemblant à la Vénus. Il y a notamment ici celui de Francfort, en si parfait état en dépit de son âge qu'il a été une temps suspecté de fausseté. 

Le V & A se targue d'avoir réalisé la plus importante rétrospective Botticelli britannique depuis 1930. Il y a là 43 tableaux et une dizaine de dessins, d'autres feuilles du maître ayant été prêtées par Berlin pour une exposition Dante à l'Institut Courtauld (2). L'idée est certes de montrer des chefs-d’œuvre, mais il s'agit aussi d'illustrer les pratiques de l'atelier du peintre, avant que ce dernier connaisse des crises de mysticisme l'amenant à un art régressif et solitaire. C'est une «bottega». Autant dire une PME où s'affairent aides, apprentis et peintres déjà confirmés (à ses débuts, Filippino Lippi, par exemple). Londres compare ainsi les panneaux autographes et ceux où où Sandro s'est fait aider. Une place se voit laissée aux répliques d'élèves. Il y a là une ou deux horreurs, destinées sans doute à des clients pauvres ou peu regardants.

Un plaisir de spécialiste 

Il se révèle passionnant de voir confrontées les deux versions de la «Vénus» sur fond noir, venue l'une de Berlin et l'autre de Turin. Celle de Turin semble supérieure. Idem pour les deux portraits de Julien de Médicis, l'un possédant un petit plus que l'autre n'a pas. On est ravi de découvrir, restaurée et réhabilitée («Botticelli et atelier») l'énorme «Pentecôte» de Birmingham. Il faut cependant craindre qu'il s'agisse de jouissances de spécialistes ou du moins d'amateurs de fond. J'avoue avoir éprouvé beaucoup de plaisir à suivre «Botticelli Reimagined», dont la visite demande deux bonnes heures. L'exposition n'en offre pas moins un malentendu de base. Marek Evans et Ana Debenedetti n'ont pas conçu le «blockbuster» annoncé. Ils proposent un parcours cultivé. Exigeant. Parfois même austère. Pas toujours esthétique, en plus. Botticelli supporte ainsi mal les murs blancs, même s'il en va de même pour lui toute l'année à la National Gallery voisine. 

(1) En 1510, Giorgione meurt également, après avoir révolutionné l'art vénitien. Michel-Ange a exécuté le plafond de la Sixtine. Raphaël est en milieu de carrière.
(2) Jusqu'au 15 mai.

Pratique

«Botticelli Reimagined», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 3 juillet. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (LDD): Uma Thuman Vénus naît sous les yeux de Münchhausen dans le film de Terry Gilliam a dédié à l'imaginatif baron.

Prochaine chronique le jeudi 21 avril. Picasso sculpteur au Musée Picasso. C'est très réussi.

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