Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le V&A se penches sur les modes "Fashioned from Nature"

Crédits: Victoria & Albert Museum, Londres 2018

Le Victoria & Albert, c'est la mode. Comme je vous l'ai souvent dit, c'est elle qui fait en grande partie vivre le musée, ou du moins qui l'alimente en public. Il y a bien sûr les grandes expositions. Il existe aussi un département spécialisé. Ce dernier dispose d'espaces fixes dans une aile non loin de l'Inde, du Japon et de l'Empire ottoman. Beaucoup de choses trouvent place au V & A! Le lieu se distingue cependant des autres par sa conception. Il s'agit d'un pavillon rond avec une terrasse sur son toit, un peu à la manière d'un kiosque ou d'un carrousel. Cette disposition permet de diviser les présentations en deux parties, avec un rez-de-chaussée historique et un haut contemporain. Les manifestations qui s'y voient organisées durent en général sept ou huit mois. Un maximum pour des textiles. L'actuelle se prolonge ainsi jusqu'au 29 janvier 2019. 

De quoi s'agit-il? «Fashioned from Nature» traite des rapports du vêtement avec la nature. Il peut bien sûr s'agir d'une source d'inspiration. Les vitrines du bas regorgent ainsi de broderies florales ou de motifs de papillons. Mais les ambitions de la commissaire Edwina Ehrman se révèle en fait autres. Il s'agit de montrer comment, depuis des siècles, la mode se montre irresponsable. En 1660 déjà, il ne vivait plus assez de castors en Europe pour fabriquer du feutre de qualité. Il a fallu aller chercher la matière première sur d'autres continents afin de la traiter ensuite en France, en Angleterre ou aux Pays-Bas. Un exemple pionnier de mondialisation, même si la route de la Soie existait alors depuis deux millénaires. Il a du reste servi à Timothy Brook de point de départ pour son livre «Le chapeau de Vermeer», traduit en 2010 chez Payot.

Raréfaction, puis disparition 

La mode amène en effet la raréfaction, voire la disparition des espèces. Si l'énorme robe à panier du XVIIIe siècle (un modèle anglais tout en largeur et sans volume à l'arrière) ne fait de mal à personne en cumulant les provenances pour sa fabrication, il n'en va pas de même pour nombre de vêtements sortis des réserves par Edwina Ehrman. La cape noire emplumée des années 1895, signée par la Parisienne Augusta Champod, tient ainsi du massacre animal. Elle est supposée faire ressembler sa propriétaire à un véritable oiseau. Idem pour les manchons faits de mosaïques de plumes. L'industrie naissante, dans une Angleterre dont la population a par ailleurs passé de 7,5 millions d'habitants en 1750 à 41 millions en 1900, a par ailleurs terriblement fait souffrir les baleines. Il y en avait partout des débris, des corsets aux parapluies. Et ce pour une espèce difficile à élever en lieux clos... 

Une fois que le public a pu découvrir les modes des années 1620 à 1950, il accède par un escalier à la terrasse. Il s'agit ici de dresser un constat et de proposer des remèdes. Nous sommes en pleine écologie. Montrons-nous responsables. La chose ne se révèle pas aussi simple qu'il paraît. Si épuiser directement la nature n'est bien sûr pas bien, les produits de synthèse se révèlent polluants ou dangereux. Toute une série de grandes vitrines n'en proposent pas moins des modèles innovants. Ils sont évidemment signés de grands noms, ou du moins par des gens connus. Stella McCartney imagine des teintures ne faisant de mal à personne. John Malkovich, qui est aussi couturier, entend réhabiliter le lin. Burberry promet de n'utiliser que des énergies renouvelables. John Alexander Skelton réutilise de vieux vêtements, comme l'avait naguère fait Martin Margiela.

L'inusable complet-veston 

Nous restons ici en fait dans le luxe. Et le cher. Mais ce sont sans doute ces derniers qui sauvent. Le bon marché, qui atteint aujourd'hui le très bas de gamme (j'ai vu dans le métro parisien de la publicité pour des robes à moins de dix euros) se montre glouton en tissus traités de manière pour le moins polluante, tout en créant des conditions de travail infernales dans des pays sous-développés. Et ce pour une surconsommation programmée. Il s'agit de faire acheter toujours davantage et par conséquent toujours moins cher. Autant dire que des milliers de tonnes de fibres textiles finissent rapidement à la poubelle après qu'une manche ou un premier ourlet a lâché moins d'une semaine après l'achat... 

Que faire alors, tandis qu'un espace montre des vêtements faits maison (le tricot se voit réhabilité) ou «customisés» comme certaines motos? C'est Dame Vivienne Westwood (elle a été anoblie par la reine) qui a dans l'une des vidéos le mot de la fin. Connue pour ses engagements environnementaux et son refus de la vraie fourrure, l'ex-punkette résume à 77 ans sa pensée en trois phrases. «Achetez moins. Réfléchissez avant de vous décidez. Tâchez de faire durer.» C'est cependant un complet veston, sorti des ateliers d'un tailleur de Savile Row vers 1920, qui correspond le mieux à son credo. Ce costume taillé dans un tweed sublime a certes dû coûter une petite fortune. Mais il a été porté par son propriétaire jusqu'à sa mort. Son fils l'a ensuite endossé. Son petit-fils l'a encore utilisé pour les grandes occasions. Il l'a donné au V & A en 2006. Quatre-vingt cinq ans de bons et loyaux services pour un vêtement, qui dit mieux en matière d'écologie?

Pratique

«Fashioned from Nature», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Knightsbridge, Londres, jusqu'au 29 janvier 2019. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Le restaurant a enfin rouvert, avec son extraordinaire décor victorien.

Photo (Victoria & Albert Museum, Londres 2018): Cette robe à panier des années 1760 a utilisé des produits venus du monde entier.

Prochaine chronique le mercredi 30 mai. Corinne Desarzens sort un livre autour du peintre Lorenzo Lotto, "L'Italie c'est toujours bien".

 

 

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