Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le V & A rouvre ses galeries d'arts décoratifs

Crédits: Victoria Albert Museum, Londres

Je veux bien qu'ils n'aient pas le vent en poupe, mais les arts appliqués ont tendance à se faire attendre. A Paris, ce fut longtemps le cas du Musée des Arts décoratifs, totalement fermé au moins dix ans. Il semble aujourd'hui remis en selle. Dans la capitale française encore, les salles du Louvre consacrées aux XVIIe et XVIIIe siècles sont restées une décennie closes, comme certaines maisons. Aucuns travaux n'étaient réalisés, en dépit des annonces. Les lieux ont fini par rouvrir avec un abus de décoration signé Jacques Garcia. Difficile de parler ici d'une véritable réussite... 

Au Victoria & Albert de Londres, les choses vont souvent lentement aussi. A la perpétuelle recherche d'argent frais, l'institution finit néanmoins par se tirer d'affaire. On se souvient de la réouverture des galeries anglaises, en 2000. Il y a depuis eu le Moyen Age et la Renaissance. Un magnifique parcours à ambition planétaire, puisque le Japon ou l'Afrique s'y voient parfois associés. Notons que les esprits chagrins ont déploré la cure d'amaigrissement opérée par les collections, naguère présentées de manière plus compacte, pour user d'un puissant euphémisme.

Le parti de la suurabondance 

Restait la partie Europe 1600-1815. Situées en sous-sol, les Jones Galleries semblaient promises à un chantier éternel. Chaque année, un panneau raturé annonçait leur prochaine accessibilité. Mais, comme sœur Anne dans «Barbe Bleue», nul ne voyait rien venir. La chose avait fini par tenir du gag. Aussi est-ce avec incrédulité que les premiers visiteurs sont entrés ici début décembre 2015. Ils n'en croyaient pas leurs yeux. C'était pourtant bien vrai. 

Comme pour les deux sections de salles anglaises, situées aux étages, les muséologues ont ici pris le parti de la surabondance. Mais une accumulation ordonnée, et surtout lisible. L'éclairage, qui favorise certaines pièces au détriment d'autres, laissées dans pénombre, opère une sélection. Le parcours est chronologique, mais pas géographique. Il y a donc des collisions. La Grèce ottomane peut faire de la figuration avec quelques broderies, tout comme la Russie profonde grâce à quelques meubles en acier de Tula, que des serfs non rétribués devaient sans doute déplacer à grand peine.

L'hommage à John Jones 

En fait, aucune région ne se voit ici favorisée, puisque l'Angleterre triomphe ailleurs dans le musée. Alors que le Louvre reste franco-français, avec de vagues incursions en Italie ou en Allemagne, ces deux nations se retrouvent ici en vedette. Cela n'empêche pas Paris d'occuper une place importante. John Jones a légué au Victoria & Albert son musée privé en 1882. C'était une seconde Wallace Collection. Vu que les espaces se sont vus rebaptisés «Europe 1600-1815», le donateur a aujourd’hui droit à une salle en hommage, avec son buste. Intéressante, elle montre que le goût pour le Louis XV ou le Louis XVI n'a jamais cessé en Angleterre. En 1820, George IV se meublait rétro. Des générations de riches Britanniques ont suivi ce goût, qui tranchait avec le bric-à-brac victorien. 

Les galeries anglaises doivent beaucoup à leurs reconstitutions de chambres provenant de demeures londoniennes, massacrées par l'urbanisme des années 1880-1960. Les Anglo-saxons appellent la chose des «period rooms». Le V & A possède hélas moins de boiseries ou de plafonds continentaux. Il y a juste un extravagant cabinet néo-classique italien en miroirs, le boudoir très raffiné de Madame de Sérilly, plus quelques bricoles. Les objets se retrouvent du coup sur des socles ou dans des vitrines. Heureusement qu'ils se révèlent pour la plupart sensationnels. Sur les milliers de pièces présentées, il ne se trouve presque aucunes de médiocres.

La lettre dans le bureau

Au gré de son inspiration, le visiteur préférera donc l'ébouriffant mobilier rococo allemand, qu'apprécierait sans doute Jeff Koons, ou le cabinet en ivoire conçu par Pierre Gole pour Monsieur, frère de Louis XIV. Il aimera le «Triton» du Bernin ou les robes de chambre, taillées dans de précieuses soieries chinoises. Il s'extasiera sur l'incroyable boîte baroque et son support imaginés à Turin par Pietro Pifetti ou sur la fontaine blanche en porcelaine de Meissen, conçue pour la table du comte Brühl (elle a été restaurée et complétée en 2013-2014). Encore faut-il aimer ce qui fait riche dans notre époque où le goût se fait zen, autrement dit anorexique.

Les nouveautés demeurent rares. Le V & A, qui possède déjà 7 ou 8 millions d'objets, se concentre aujourd'hui avec raison sur l'exceptionnel. La pièce la plus spectaculaire (qui se trouve dans la partie sur la foi baroque, étrangement subventionnée par la Sheika Amna bint Mohammed Thani), est une console vénitienne des années 1680, puisqu'elle rappelle la victoire de Nauplie sur les Turcs. Il s'agit d'un étourdissant morceau de sculpture, dont je vous montre la photo. L'objet le plus émouvant résulte, lui, d'une restauration. Il fallait rendre vie à un bureau-secrétaire originaire de Würzbourg. Il a été trouvé à l'intérieur une lettre. Collée. Ecrite par ses artisans, elle dit que leur travail a été fini en 1716. «Si ceux qui la trouvent le font dans peu de temps, qu'ils boivent à notre santé. Si c'est dans des siècles, qu'ils prient pour notre âme.» Les visiteurs consciencieux devraient s'exécuter!

Pratique 

Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres. Collections permanentes. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. Entrée gratuite.

Photo: La console vénitienne des années 1680. Une acquisition récente. Elle célèbre la victoire sur les Turcs à Nauplie.

Prochaine chronique le jeudi 4 février. Petit tour dans les galeries genevoises.

 

 

 

 

 

 

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