Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le V & A présente les bijoux indiens de la collection Al-Thani

Crédits: Victoria & Albert Museum

Est-ce notre notion occidentale d'arts majeurs et d'arts mineurs, ou plutôt de «high» et de «low» puisque nous nous trouvons en Angleterre? La question se pose. Les bijoux constituent-ils bien des œuvres d'art? Le doute naît surtout quand il s'agit de gemmologie pure. Un diamant, même gros, reste un caillou et ceux qui les taillent des techniciens. Un collier, qu'il soit pharaonique ou signé Bulgari, suppose en revanche un goût, un style et le savoir-faire de multiples artisans. Il existe aussi l'imagination de certains créateurs. Wallace Chan ou JAR (Joël Arthur Rosenthal) innovent davantage que ces messieurs-dames de la place Vendôme. 

L'Inde reste une terre des bijoux, même si les maharadjas ne sont plus ce qu'ils étaient depuis l'indépendance de 1947. Ses riches habitants aiment tant en porter que l'or utilisé pour les fabriquer (l'usage du platine ne s'est ici pas généralisé) se vend plus cher que le cours du précieux métal. La chose ne va pas sans conséquence funeste. A chaque génération, leurs propriétaires les font fondre et remonter avec les mêmes pierres. D'où la rareté des joyaux anciens, pour lesquels les maisons de vente aux enchères anglo-saxonne organisent en Occident des ventes spécialisées depuis de nombreuses années.

Coup de foudre au V & A

J'ignore si c'est là que se fournit la famille Al Thani, dont une partie de la collection de bijoux indiens se voit présentée au Victoria & Albert Museum jusqu'en avril. Commençons par les présentations. Les Al Thani sont les souverains du Qatar. Autrement dit des gens très riches même si le clan, divisé en trois branches principales, comprend plusieurs milliers de personnes. Le prêteur est ici Sheikh Hamad Bin Abdullah Al Thani, qu'il ne faut pas confondre avec la Sheikha Amna Bint Mohammed Al Thani. Je rappelle que cette dernière est (assez étrangement) l'une des mécènes des salles que le même V & A vient de rouvrir à l'intention des arts décoratifs européens des années 1600 à 1815. Elle a pris en charge le baroque sacré... 

Sheik Hamad Bin Abdullah Al Thani a amassé en très peu de temps cette collection, qui serait la plus importante privée du genre. Ce cousin au premier degré de l'émir actuel a commencé en 2009, avec des moyens gigantesques. L'exposition actuelle tient du prêté pour un rendu. Son coup de foudre est né de sa visite e l'exposition «Maharadjahs» au Victoria & Albert. L'homme a alors décidé de faire aussi bien, en acquerrant aussi bien des pièces historiques que des créations contemporaines. Il lui fallait un conseiller. Il est allé chez Christie's pour engager Amin Jaffer, le directeur du département asiatique. Un homme expéditif. En deux ans à peine, Jaffer est parvenu à lui trouver plus de 400 pièces allant de la fin du XVIIe siècle à 2011.

Bijoux orientaux et occidentaux 

«Il y a des collectionneurs placards et d'autres qui sont vitrines», disait Sacha Guitry, qui appartenait résolument au second groupe. Sheik Hamad Bin Abdullah Thani se range à ses côtés. Il voulait que ses bijoux soient vus. Le V & A les présente ainsi après le Metropolitan Museum de New York, où le service lors du vernissage avait été assuré par plus de cent serveurs en queue de pie blanc. Il fallait faire oublier la tournée mondiale des joyaux indiens du Sheik Al-Sabah, qui a en plus le défaut d'être du Koweït. Plus historique, plus cultivée mais moins tapageuse, cette collection avait notamment fait étape au Louvre (qui ne conserve pourtant strictement rien d'indien) en 2006. 

Tout commence très fort, au rez-de-chaussée du V & A, à côté de la caisse d'entrée. Il y a une aigrette de turban ornée d'assez de gros diamants pour que son porteur ait l'air d'un phare dans la tempête. La chose date des dernières belles années de l'Inde coloniale, vers 1935, quand les maharadjahs hantaient les magasins de Cartier ou de Mauboussin. Le visiteur notera à ce propos le nombre énorme de commandes passées à l'époque en Occident. Les cartels sur lesquelles se penchent avec avidité les visiteuses (il y a nettement moins de visiteurs) citent également Mellerio, Lacloche ou Harry Winston.

Quelques prêts d'Elizabeth II 

La manifestations comporte cependant des pièces du temps des Moghols et quelques pierres illustres non montées. Leurs noms font rêver. «L’œil de l'idole» se trouve non loin du «Miroir du Paradis» ou de «L'Etoile de Golconde». Certains objets proviennent des nizares d’Hyderabad. D'autres des maharadjahs de Nawanagar ou d'Indore. Notons au passage qu'Elizabeth II a entrouvert ses coffres. Elles a prêté quatre pièces spectaculaires, dont un fragment de trône donné en 1799 à son ancêtre George III et des spinelles (des sortes de rubis) non taillés offerts à son arrière-arrière grand-mère Victoria. On dirait de gros bonbons. 

La sélection de bijoux assumée par Susan Stronge, qui sert de commissaire, se termine logiquement par aujourd'hui. Il y a du JAR, mais aussi du Baghat de Bombay. Les riches Indiens d'aujourd'hui n'éprouvent plus le besoin de faire adouber leur goût par l'Occident. Noir comme la nuit, le décor est comme il se doit somptueux. Les mesures de sécurité restent très raisonnables, ce qui rend la visite plus détendue. Nous sommes an Angleterre, qui n'est pas du genre Vigipirate.

Pratique 

«Bejewelled Treasures: The Al Thani Collection», Victoria Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 10 avril. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Victoria & Albert Museum): Un bijou à l'indienne produit dans les années 30 par une maison parisienne. Notez l'accord de vert et de bleu, alors impensable en Occident.

Prochaine chronique le lundi 14 mars. Visite au Musée Unterlinden de Colmar, qui vient de rouvrir sur un grand pied.

 

 

 

 

 

 

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