Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le V & A montre la broderie médiévale avec "Opus Anglicanum"

Crédits: Victoria & Albert Museum, Londres

Comme toutes les échelles, celles de valeurs comprend plusieurs barreaux. Cela monte et cela descend. Nous n'avons du coup pas la même appréciation des textiles que nos ancêtres, pour qui le tissage constituait un art majeur. Cela se sent bien à Lyon, qui menace de fermer à la fin 2016 son merveilleux Musée des Tissus. Pendant des siècles, les brocarts tissés à la main par des canuts dans la ville ont pourtant fait partie des productions françaises majeures. Ils coûtaient d'ailleurs plus cher que les meubles par eux recouverts. 

J'ai ainsi senti un petit sourire, de commisération probablement, quand j'ai avoué à des amis avoir été voir au Victoria & Albert de Londres «Opus Anglicanum», la grande exposition sur les broderies anglaises médiévales. Vieilleries sans intérêt! Artisanat poussiéreux! Et pourtant, entre le XIIIe et le début du XVIe siècle, le pays a exporté ces productions de haut luxe dans tout le monde chrétien. Le musée a ainsi pu effectuer des emprunts en Italie, au Vatican, en Espagne, en Suède et même en Islande. C'est loin, d'autant plus qu'il faut imaginer que bien de ces choses ont disparu au fil du temps à cause de changements religieux (la Réforme), de modes passées ou tout simplement d'usure. Certains vêtements liturgiques doivent ainsi leur salut à une transformation. Recoupés, ils sont devenus des carrés à même de recouvrir un coussin.

Exportés dans toute l'Europe 

Tout commence, au rez-de-chaussée du V & A, par la photographie grandeur nature d'une chape d'Ascoli Piceno (la ville se trouve dans les montagnes des Marches), qui n'a pas accompli le voyage, et une énorme boîte. En forme de tranche de gâteau, ce meuble des années 1275-1300 arrive d'York, célèbre pour sa cathédrale gothique. Il permettait de conserver les chapes à plat, afin qu'elle ne s'empoussièrent et ne se plissent pas. On se demande comment un tel objet a bien pu survivre. Les textiles originaux défilent ensuite, les plus anciens remontant à la fin du XIIe siècle. Certains proviennent de tombes. Il y a ainsi, dans une vitrine, les habits funéraires du «Prince noir» Edouard Plantagenêt, mort en 1376 à Westminster. 

Comme nous sommes en Angleterre, le musée n'allait pas laisser ses visiteurs sans informations. Les commissaires Clare Brown et Glyn Davies ont prévu des panneaux explicatifs, bien sûr, mais aussi de petits films. Des brodeuses y reconstituent le travail à l'aiguille. Il s'agit en effet là d'une broderie picturale, comme celle que les Chinois réalisent encore avec des fils de soie. Il faut remplir des personnages, dont les traits sont délimités par un cerne noir, à la manière du vitrail. La chape (ou la mitre, ou la dalmatique) peut être entièrement recouverte de motifs figuratifs. Ceux-ci se voient parfois apposés cependant sous forme de bandes, comme on peut le voir dans certains tableaux flamands très anciens. Il s'agit alors de mettre en valeur un velours rouge à motifs dorés, parfois venu d'Italie. Ou une soie iranienne, arrivée on se demande comment à Londres vers 1270. Une grande vitrine abrite ainsi tout un ensemble, dans un état de conservation parfait, comprenant trois pièces de prestige confectionnées dans le seconde moitié du XVe siècle.

Présentation somptueuse

L'ensemble est aussi destiné à faire rêver. D'où le soin apporté à la mise en scène. Fragmentée, l'immense salle du V & A se voit plongée dans le noir, ce qui évite par ailleurs les éclairages violents, néfastes aux couleurs. Il y a aussi quelques objets évocateurs de l'époque. Une époque pour laquelle la Grande-Bretagne, convertie au XVIe siècle à l'anglicanisme, possède peu de choses, à part l'architecture. La sculpture monumentale a presque entièrement disparu. Il subsiste à peine quelques panneaux peints, dont deux figurent dans l'exposition en provenance du British Museum (1). La seule production, souvent médiocre hélas, qui ait bien survécu des XIVe et XVe siècles britanniques reste celle de reliefs en albâtre, exportés de Nottingham dans toute l'Europe. Le Musée de Cluny à Paris, pour prendre un exemple, en possède un mur plein. 

Pointue, l'exposition s'intègre bien à la programmation d'un musée sacrifiant beaucoup à la mode, avec des bloc-busters comme les costumes hollywoodiens, les robes (assez ennuyeuses) de Grace Kelly ou les tenues de scène portés par David Bowie. Elle parvient donc à trouver son public, attentif et souvent jeune. Il faut dire que, spectaculaire, elle a en plus le bon goût de demeurer courte. En matière de présentation, il vaut toujours mieux en montrer pas assez que trop. Cela dit, au moment où j'ai vu les broderies, il était clair qu'il y avait bien davantage de monde pour découvrir «You Say You Want a Revolution», juste à côté (2). Public plutôt plus âgé, du reste. Il s'agit là d'une évocation du Londres des «swinging sixties», qui semblent aujourd'hui avoir constitué un âge d'or. 

(1) Ils figuraient jadis au plafond du Palais de Westminster, qui a brûlé presque complètement en 1834. Ces deux fragments de plafond se trouvaient alors apparemment chez un restaurateur.
(2) Cette seconde exposition dure jusqu'au 26 février.

Pratique

«Opus Anglicanum», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 5 février. Tél. 0044 20 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Victoria & Albert): Un ange brodé. L'essentiel des pièces présentées dans l'exposition est d'essence religieuse.

Prochaine chronique le lundi 12 décembre. Cy Twombly à Beaubourg.

 

 

 

 

 

 

 

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