Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le V & A lance l'aile Sainsbury avec la méga-exposition "Opera"

Crédits: Victoria & Albert Museum, Londres 2017

Tout est-il bien qui finit bien? En 2004, le Victoria & Albert Museum renonçait à un projet pourtant primé. Daniel Libeskind, qui me semble davantage un sculpteur d'espaces qu'un véritable architecte, devait construire une spectaculaire extension à l'institution londonienne. Un peu chère. Cent millions de livres. Le V & A ne les a jamais trouvés. Tout le monde n'apprécie pas l'Américano-Polonais. Le musée a dû se rabattre sur une solution plus économique. Plus pratique aussi. D'où un nouveau concours, remporté cette fois par Amanda Levete. Une dame peu connue chez nous, même si elle est née en 1955. 

Amanda a prévu une aile souterraine sur Exhibition Road. Une immense salle d'un seul tenant de 1100 mètres carrés, sans le moindre pilier de soutènement. Hallelujah! Son projet ne coûtait en plus que 48 millions de livres. Le financement a fini par se trouver. La Sainsbury Gallery, qui porte le nom de mécènes issus du monde des supermarchés (1), a dégoté des mécènes supplémentaires en la personne des Sackler et en implorant l'Heritage Lottery ou le Monument Trust. Au moment du premier coup de pelleteuse (il semble difficile de parler ici de «première pierre») en 2014, l'argent était déjà réuni à 95 pour-cent. Les travaux ont donc pu s'activer sans trop de soucis jusqu'à l'inauguration de fin juin dernier.

Dans l'obscurité 

La presse anglaise s'est montrée enthousiaste devant cette sorte de grotte, à laquelle le public accède par un escalier géant analogue à ceux des grandes surfaces. Difficile de voir à quoi ressemble aujourd'hui le lieu en sous-sol. L'exposition «Opera, Passion, Power and Politics» se tient dans l'obscurité complète. Il s'agit d'une entreprise ambitieuse, que le V & A n'hésite pas à qualifier de multi-sensorielle. Le public, qui a payé son entrée 19 livres, doit en prendre plein les yeux et plein les oreilles. Les commissaires vont lui faire vivre sept premières mondiales d’œuvres célèbres, de la Venise des débuts du XVIIe siècle au Moscou des années (forcément sombres) du stalinisme. Il y aura ainsi Purcell à Londres en 1711, Mozart à Vienne en 1786, Verdi à Milan en 1842 ou Wagner à Paris. Son «Thannhauser» s'y fit copieusement siffler en 1861. Un «bide» qui se voit bien sûr ici minimisé. 

L'idée de base est de replacer chacune de ces soirées d'exception dans leur environnement politique, économique, social et artistique, ce qui fait beaucoup. Le tout sent l'usine à gaz. Le malheureux visiteur, son casque sur les oreilles, doit regarder partout à la fois. Il y a les œuvres (volontiers accrochées en hauteur), la littérature attenante, des sortes de proclamation sur des affiches et des mots d'ordre aux allures de tags. Voulue tous publics, l'exposition en devient paradoxalement élitaire. Il faut posséder assez de culture pour faire son tri ou pour relier des notions hétéroclites. En fait, il y a trop de tout. Si, au chapitre Milan, l'installation de Matthias Schaller montrant les plafonds de tous les opéras italiens est magnifique (mais il s'agit là presque déjà d'une exposition en soi), la présentation côte à côte d'une dizaines de moniteurs vidéo proposant des mises en scène différentes de «Thannhauser» a de quoi sérieusement agacer la rétine.

Succès officiel 

Officiellement, «Opera, Passion, Power and Politics» constitue un triomphe. La personne chargée du sondage à la sortie a été choquée par le fait que je trouve la chose assez nulle. Il existe un enthousiasme de commande pour cette manifestation plus ou moins inaugurale, qui a en plus coûté la peau du bas du dos. Il faut dire qu'outre le décor, il a fallu payer le déplacement de nombreuses œuvres. J'ai remarqué au passage dans ce capharnaüm que le Musée d'art et d'histoire genevois avait prêté un beau tableau baroque de Nicolas Régnier. N'importe quelle toile du XVIIe siècle italien montrant des musiciens aurait pourtant fait l'affaire. En plus, Régnier a en ce moment sa première rétrospective à Nantes, où il eut été plus sage d'envoyer le tableau. Mais sans doute Londres apparaît-il plus prestigieux vu de Genève. 

(1) Les Sainsbury, qui sont à part cela des collectionneur avisés, ont déjà accolé leur nom dans les années 1980 à l'agrandissement de la National Gallery de Londres.

Pratique

«Opera, Passion, Power ans Politics», Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 25 février 2018. Tél. 0044 20 79 42 20 00, site www.vam.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (V & A): L'installation photographique de Matthias Schaller avec les plafonds des opéras italiens.

Prochaine chronique le mercredi 29 novembre. La galerie Krisal de Carouge fêtes ses 25 ans. C'est beaucoup, de nos jours.

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