Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le Turner Prize booste l'art anglais

L'art britannique se défend aujourd'hui bien sur le plan international. Il ne s'agit pas d'une affaire de langue, devenue hégémonique. Insulaire, la création anglaise est longtemps restée périphérique. Il suffit de voir le remarquable accrochage géré par Penelope Curtis, l'actuelle directrice de la Tate Britain, et encore davantage celui qu'elle avait consacré auparavant au XXe siècle. La plupart des noms anciens restent inconnus des étrangers. Même les plus importants. Qui a entendu parler chez nous de Charles Spencer (1891-1959), de Kenneth Martin (1903-1984) ou de Leon Kossoff (né en 1926)? 

Heureusement, la Grande-Bretagne (et donc l'Ecosse vu le vote de cette année) possède une organisation dont les bases remontent au XVIIIe siècle. Aucune révolution ne l'ayant mise bas, la Royal Academy reste une association active depuis 1768, une collection et un lieu d'exposition. C'est là que se déroule le Salon, institution partout ailleurs révolue. Tous les étés, les membres exposent des centaines d’œuvres. Il s'agit d'une manifestation où le public, très nombreux, achète à des prix pour le moins divers. Ils vont de quelques centaines de livres au million et plus. On connaît les tarifs d'un Anselm Kiefer, membre associé. L'Allemand a ainsi aujourd'hui là sa grande rétrospective Une exposition qu'aurait bien aimé avoir la Tate Modern.

Une Tate très britannique 

Sur ce terreau est apparue la Tate Gallery en 1897. Elle demeurait au départ réservée aux Anglais. Sa mission de couvrir l'art moderne n'est venue que tard, ce qui a amené à un éclatement en 2000. L'art étranger est allé à la nouvelle Tate Modern. Des antennes ont été créées à Liverpool en à St Ives, dans le Pays de Galles. La partie britannique est restée dans le bâtiment d'origine, plusieurs fois agrandi. Une partie anglaise allant jusqu'en 2014. Notons que la National portrait Gallery joue un rôle important, dans la mesure où le portrait constitue le genre national par excellence. C'est là que se tient, pour les contemporains, le "BP Portrait Award", dont j'ai parlé cet automne. 

La Tate Britain accueille un prix antinomique, sans être antagoniste pour autant. Les styles coexistent pacifiquement en Angleterre, contrairement à ce qui se passe sur le Continent, où l'on a le mépris mutuel facile. Il s'agit du "Turner Prize", créé en 1984 en hommage au plus progressiste des peintres du XIXe siècle.

Formule difficile à trouver

Cette compétition s'est beaucoup tâtée avant d'arriver à la formule actuelle, dont la trentième édition (il n'y a pas eu de prix en 1990) occupe jusqu'en janvier une bonne part de l'étage du musée. Que fallait-il faire afin de promouvoir un artiste national ou travaillant dans le pays? Il y a d'abord eu beaucoup de nominés pour aboutir à un choix unique, pratiqué par un jury assez large. Notons pour la petite histoire que Sir Nicholas Serota, directeur général actuel des Tate, faisait partie des jurés de cette première édition, qui a couronné Malcom Morley. 

La suite est allée cahin-caha, avec des listes comprenant des gens souvent déjà connus, et donc âgés. Lucian Freud s'est ainsi retrouvé deux fois sur l'une d'elles, sans remporter le prix. Les "viennent ensuite" d'une année se retrouvaient souvent candidat, et même vainqueurs, par la suite. Une suite glorieuse, vite relayée par le puissant marché de l'art anglais, où les Saatchi côtoie les Marllborough. Il suffit de citer les noms de Gilbert & George.

Quatre nominés

Arrivé à la tête des Tate (deux mots à la prononciation identique!) en 1988; Serota a voulu changer les règles. Un seul nom. Pas de premier tour. Le gagnant est Tony Cragg. Une mauvaise idée. La liste réapparaît dès 1989, année où Richard Long l'emporte. Bientôt, les soucis financiers passent au premier plan. Aucun sponsor n'accepte de financer 1990. Un repos bienvenu. La formule actuelle, dont les visiteurs voient aujourd'hui les effets, date de 1991. Quatre artistes de moins de 50 ans se trouvent en rivalité. Le nombre des juges était juste mal pensé. De six, il a vite passé à cinq, histoire de faciliter le comptage des voix. Anish Kapoor l'emporte en 1991. 

Depuis tout roule, avec une attention médiatique et populaire soutenue. Il s'agit à la fois d'un austère prix professionnel et d'un show que le "presenter" rend plus accessible. Madonna a été "presenter" en 2001, précédée ou suivie d'Agnes B, Miuccia Prada ou Yoko Ono, la veuve de John Lennon. C'est bon pour la couverture de presse! Ceci d'autant plus que, dans un louable mais périlleux exercice de décentralisation, le Turner Prize se déroule depuis 2011 ailleurs un an sur deux.

 

Quid de l'édition de 2014?

Le Turner Prize se retrouve à Londres en 2014 avec les quatre candidats rituels, choisis en mai, annoncés en juillet, exposés d'octobre à janvier, la proclamation du lauréat devant avoir lieu en décembre. Le concours, dont les gagnants semblent avoir davantage de mal à se faire connaître depuis 2000 (en dépit du choix de Mark Wallinger en 2007) tend depuis longtemps à se confiner dans l'avant-garde pointue, pour autant qu'il existe encore une avant-garde. C'est à nouveau le cas, cette fois. Le commerce aura de la peine à suivre. Le film, la vidéo, l'installation ne paient pas. 

Qui sont les quatre élus? James Richards, né à Cardiff en 1983, aujourd'hui installé à Berlin, donne dans la vidéo et les objet. Il y a notamment là six drapeaux tricotés du plus étrange effet. Tris Vonna-Mitchell, né en 1982 et habitant, lui, Stockholm, fait aussi du cinéma mais aussi de la photo. Le tout compose une grosse installation, assez peu séduisante. Ciara Phillips, née à Ottawa en 1976 et résidant à Glagow imprime, elle, des motifs dont elle fait des sortes de papiers peints, à effet de répétition. Il lui faut beaucoup de place pour dire finalement peu de choses.

Refaire Resnais et Chris Marker

Duncan Campbell, né en 1972 dans un Dublin où il vit encore, propose du film documentaire. "It's For Others", qui ne dure pas moins de 54 minutes. L’œuvre actualise "Les statues meurent aussi" d'Alain Resnais et Chris Marker (1953). Il s'agit de parler de l'exil (Duncan parle de pillage) d'un art africain traditionnel, mort entre-temps selon lui du colonialisme, alors que l'islamisation et l'urbanisation y sont pour beaucoup. 

C'est un membre de ce quatuor qui l'emportera. Choix difficile.Aucune personnalité ne s'impose. Le problème, c'est que le concours reste annuel, et qu'il existe apparemment des "années sans".

Pratique

"Turner Prize", Tate Gallery, Millbank, Londres, jusqu'au 4 janvier. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (DR): L'installation de Ciara Phillips. Le passant donne l'échelle humaine. C'est énorme!

Prochaine chronique le dimanche 30 novembre. Nous restons à Londres, avec "Gold" à la Queen's Gallery de Buckingham Palace. De l'or partout...

 

 

 

 

 

 

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