Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le British Museum voyage à Rome avec Francis Towne

Crédits: British Museum

L'aquarelle a mauvaise réputation sur le Continent. Elle a longtemps passé pour un travail de dames, ce qui en dit long sur une certaine misogynie. Les jeunes filles bien élevée pratiquaient ce genre de peinture en attendant le prince charmant, entre deux leçons de piano. Tout s'arrêtait en principe après le mariage. Ma grand-mère maternelle a ainsi produit un certain nombre de fleurs, plutôt honorables, dont je me demande parfois ce qu'elles sont devenues. 

En Angleterre, le «watercolour» jouit en revanche d'une haute réputation. Il suffit de penser à Turner. Pas étonnant que le British Museum réserve aujourd'hui ses salles graphiques à Francis Towne (1739-1816). Un seul pan de son œuvre se voit évoqué. C'est le voyage en Italie, que l'on nommait alors «le Grand Tour». Towne n'est pourtant pas parti longtemps. Son voyage s'est limité à 1780-1781 (1). Il resta l'événement majeur d'une vie terne. L'homme n'aura plus jamais l'occasion de traverser le Channel. Il faut dire que, dès 1789, une telle entreprise deviendra difficile. Turner devra attendre la fragile «paix d'Amiens», en 1802, pour mettre son premier pied en France.

Le rejeté de la Royal Academy 

Je vous ai dit que Towne n'avait pas eu une existence heureuse. C'est un banlieusard. Né à Isleworth dans le Middlesex (aujourd'hui englobé dans le grand Londres), il doit tôt trouver un moyen de vivre. Il peint, mais des voitures. Désenchantement. L'homme se replie sur Exeter, dans le sud-ouest. Les choses vont mieux. Il enseigne le dessin, tout en brossant quelques paysages. La chose lui lui fournit de quoi vivre. Towne peut même prendre des vacances. L'été, il parcourt le pays avec ses feuilles de papier et sa boîte de couleurs. 

Cette réussite modeste ne le satisfait pas. Francis veut la reconnaissance officielle. Or la Royal Academy, fondée en 1768, le rejette. Trop provincial. Un art mineur, en plus. Durant quinze ans, Towne essaie de se faire élire membre. Peine perdue. En 1803, refusé onze fois, Francis jette enfin l'éponge. Lors du dernier scrutin, il n'a obtenu qu'une seule voix positive. Et cela alors qu'un de ses élèves, John White Abbott (1763-1851) connaît le succès critique.

Un legs pour la postérité 

Que faire? En 1805, Towne décide de montrer ses œuvres au public, afin qu'il juge lui-même. Il met au centre de l'exposition ses vues d'Italie. L'opération est à la fois tardive et opportune. Lassés du dédain des académiciens, les aquarellistes viennent de fonder leur association. Reconstruit sous Victoria, son siège existe toujours, sur Piccadilly. Un signe ne trompe pas. Il se dresse en face de la Royal Academy. La Royal Watercolour Society a cependant déménagé. Elle se trouve aujourd'hui, sur l'autre rive de la Tamise, au 48, Hopton Street. 

Towne ne bénéficie pas matériellement de cette indépendance. A sa mort, en 1816, il lègue ses meilleures feuilles au British Museum, créé en 1753. Il y a là les images de Rome et de ses environs. Il espère une gloire posthume. En 1818, James White fait un don supplémentaire. Il rejoint des cartons qui vont s'empoussiérer gentiment. Francis n'intéresse personne. Les Victoriens préfèrent une aquarelle maniérée, avec des effets spectaculaires et sentimentaux. Et puis le British possède tant de choses...

Redécouverte miraculeuse

Le miracle finit par arriver. Collectionneur, Paul Oppé (1878-1957) acquiert un jour de 1910 une brassée de Towne pour une livre. C'est alors une somme conséquente. Comptez le pouvoir d'achat de 1000 francs actuels. Oppé veut en savoir davantage. Quelques années plus tard, il publie sur Towne son grand article. Il se trouve en plus que les simplification de l'artiste et sa franchise de touche correspondent au goût des années 1920. La famille de l'artiste met alors en vente ce qui lui reste de l'ancêtre. C'est le boom. Il n'y a aujourd'hui presque plus rien de l'homme sur le marché. 

On aurait pu craindre la monotonie en pénétrant dans la salle graphique, par ailleurs triste, du BM, en haut de l'aile Edouard VII. Comme de coutume, les œuvres se voient alignées au fond de vitrines murales. Eh bien, l'ensemble tient le coup! C'est une plongée estivale (aucune vue d'hiver) dans une Rome à la fois présente et disparue. Si les ruines, qui forment selon les commissaires un commentaire sur l'état décadent de l'Angleterre de George III, sont encore là, les campagnes ont été mangées depuis par l'urbanisation. Il a ainsi fallu remettre de l'ordre il y a quelques années dans Tivoli, qui passait jadis pour l'un des plus beaux lieux du monde. Si certaines constructions ne pouvaient pas se voir détruites, on pouvait au moins y enlever les panneaux publicitaires abusifs.

Deux fois Genève 

Il est question d'autres artistes dans l'exposition, comme Robert Cozens (1752-1797), ou ce Thomas Jones (1742-1803) qui fit de petits tableaux si modernes à Naples, où il rencontra du reste Towne. Mais leurs œuvres seront pour une autre fois. Il n'y a ici qu'un homme, qu'une année de production et une ville. Avec tout de même une adjonction. Comme Louis Cassas, dont je vous ai récemment parlé, Towne a commencé son voyage à Genève, avant de passer les Alpes. Il en reste deux vues insolites de la cité. Towne n'a pas adopté les points de vue habituels. Un précieux apport à nos connaissances d'une Genève presque disparue. 

(1) Towne a alors tenu un journal. Ce «diary» a aujourd'hui disparu.

Pratique

«Light, Time, Legacy, Francis Towne's Watercolours of Rome», British Museum, Room 90, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 14 août. Tél. 004420 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 21h30.

Photo (British Museum): Les environs de Tivoli par Francis Towne.

Prochaine chronique le dimanche 3 avril. Le Musée de La Chaux-de-Fonds vient de rouvrir après travaux.

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