Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le British Museum montre Rodin face à l'art grec antique

Crédits: Musée Rodin, Paris

Je suppose que vous l'avez remarqué. En matière d'expositions, certains artistes sont mieux servis que d'autres. Question de modes d'abord. Caravage est devenu un nom magique. Il va ainsi se retrouver une fois de plus dès le 21 septembre au Musée Jacquemart-André de Paris. Celui-ci liera la sauce autour de «dix chefs-d’œuvre». Il n'existe pas tant de toiles du maître que cela, même si d'aucuns en découvrent à tout bout de champ. Léonard de Vinci, dont l’œuvre peint apparaît encore bien plus modeste, se verra encore honoré en 2019 (1). Le cher homme a quitté ce monde en 1519. La chose aura lieu cette fois au Louvre. On devine déjà la cohue. Je doute que le grand musée ait tiré la leçon de son pataquès Vermeer. 

Il existe aussi des gens pour lesquels il existe d'énormes stocks. Il semble du coup permis d'y puiser comme dans une sorte de garde-manger. C'est le cas de Turner, dont je vous ai récemment parlé. La Tate Britain en détient à mon avis presque trop. C'est celui de Picasso. Quarante expositions dans le monde l'an dernier. Une kyrielle en 2018. Claude Picasso vient d'ailleurs de tirer à juste titre la sonnette d'alarme. On est en train de vulgariser son aïeul. La preuve! Le grand nom ne suffit plus à faire recette. Trop, c'est trop. Donnez-nous notre Picasso quotidien et nous finirons par faire la grimace. Même Orsay aura de la peine à susciter l'événement avec son grand machin sur les périodes bleue et rose annoncé pour le 18 septembre (l'exposition se terminant le 6 janvier 2019). Il faudra vraiment que sa directrice Laurence des Cars batte du tambour. Notez que la chose se justifierait. Orsay s'intéressera à la période des saltimbanques!

Editions à tout va 

Avec Rodin, qui se retrouve en ce moment au British Museum, c'est sans doute pire encore. Le grand sculpteur n'était pas vraiment un marbrier. Il a du reste utilisé, voire exploité, une armée de praticiens. Il s'agissait en fait d'un bronzier. Or, le bronze, on peut en tirer autant qu'on veut. Oh, bien sûr, il existe la limite des éditions! Tant d'exemplaires, plus deux pour l'auteur même si ce dernier est mort depuis longtemps. Mais avec Rodin, on peut jouer sur les tailles, comme pour les lapins en chocolat. Vous le voulez en grand, en moyen ou en petit? Il ne faut donc pas s'étonner si le musée, qui vit du prix de ses tirages et non de subventions publiques, s'est transformé en éditeur. Tokyo ou Séoul veulent du Rodin. Ils y mettent le prix. Eh bien ils en auront des tout neufs! 

Cette politique se voit bien sûr galvanisée par la création d'expositions. L'Angleterre a toujours aimé l'artiste. Ses créations sont tôt entrées dans les collections publiques britanniques. D'illustres personnages anglo-saxons ont été se faire tirer le portrait dans son atelier à Paris. Après la National Portrait Gallery ou la Courtauld Gallery, le British Museum (BM) peut donc proposer aujourd'hui un Rodin un peu «anglé». C'est «Rodin and the Art of Ancient Greece» programmé dans les salles Sainsbury, permises par un don de 25 millions de livres en 2010 des rois du supermarché. Le lieu se voit cette fois utilisé comme une grande halle, au lieu de se retrouver divisé. Aucune vraie cloison. Il s'agit de valoriser à la fois l'artiste et des sculptures antiques bougées de quelques mètres, comme les vestiges du Parthénon. La plupart des Rodin viennent comme il se doit de son musée parisien, qui en déborde littéralement.

Révélation en 1881 

Il fallait bien quelques justifications historiques. Les voilà. En 1881, l'homme encore peu connu malgré un parfum de scandale, visite Londres pour la première fois. Choc! Il parcourt le BM qui lui révèle la splendeur de la Grèce. Jusqu'ici, l'homme n'avait vu que des répliques romaines au Louvre ou des moulages importés d'Angleterre. Les métopes, les frises et surtout les sculptures en ronde bosse du Parthénon le frappent par leur beauté, bien sûr, mais aussi par leur caractère fragmentaire. Il en restera chez Rodin ce goût pour les torses amputés, voire même les fragments de corps. On sait qu'il les multipliera jusqu'à sa mort en 1917, associant parfois les morceaux de plusieurs manières afin de créer de nouvelles statues. Un peu comme on assemble des éléments de mécano. Il existe un fort côté marcotteur, voire bricoleur, chez Rodin!

Autre aspect utilisé par le BM. Rodin, devenu vieux et très riche, se fait collectionneur d'antiques, alors qu'il n'accomplit curieusement jamais le voyage d'Athènes ou de Delphes. A l'époque, on ne faisait pas tant de chichis sur les provenances. Une belle exposition a du reste été vouée en 2013 par le Musée de l'Arles antiques à cet ensemble, restauré pendant que le musée parisien restait fermé pour travaux. Rodin n'a pas rassemblé moins de 600 pièces. Il y a là des vases, des terres cuites, mais aussi des marbres, dont certains se sont révélés importants. Heureusement du reste! Comme ils ont en partie traversé la Manche, il fallait bien qu'ils tiennent le coup face aux merveilles du Ve siècle avant Jésus-Christ conservées Great Russell Street.

Rapprochements intelligents 

Un peu paresseuse dans sa conception, l'exposition tient en fait le coup. Le décor joue la carte de la sobriété. Peu de couleur. Quelques dessins. Rodin est représenté par des pièces essentielles comme la grande version en marbre die «Baiser» ou le plâtre original patiné du «Penseur». Les deux Iris (divinité servant de messagère aux dieux) se retrouvent l'une à côté de l'autre. Classique dans le fragment du fronton taillé par Phidias et son équipe. Un peu baroque tout de même chez le Français, qui a regardé toute l'histoire de la sculpture y compris Michel-Ange ou Le Bernin. Les commissaires Ian Jenkins, Bénédicte Garnier et Celeste Farge ont bien fait leur boulot. «Rodin and the art of Ancient Greece» crée, en dépit des redites, un réel impact visuel. Les choses marchent moins bien sur le plan des recettes. Faire payer 17 livres pour revoir des sculptures du Parthénon d'habitude gratuites ne me semble pas de très bonne politique...

(1) La Queens' Gallery de Londres en montrera alors les dessins. Mais la Royal Collection prossède des centaines de Vinci.

Pratique

«Rodin and the Art of Ancient Greece», British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 29 juillet. Tél. 0044 20 73 23 81 95, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30.

Photo (Musée Rodin, Paris): Rodin en 1910 au milieu de sa collection d'antiques.

Prochaine chronique le lundi 2 juillet. Hiroshige aux Scuderie del Quirinale à Rome.

 

 

 

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