Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le British Museum montre les dessins à la pointe d'argent

Le crayon n'a pas toujours existé. Il fallait inventer le graphite, qui a fait son chemin après 1550. Comment les artistes dessinaient-ils avant, quand ils ne travaillaient pas à l'encre? C'est le sujet abordé par la National Gallery de Washington, aujourd'hui relayée par le British Museum de Londres. La chose s'appelle «Drawing in Silver and Gold». Ces qualificatifs précieux ne forment pas de vains mots. Les peintres utilisaient vraiment des points d'argent. D'or, tout de même plus rarement. 

Un petit film, dans le département des arts graphiques, illustre le procédé, lent et compliqué. Il fallait bien sûr une feuille de papier. Celle-ci se voyait enduite d'une préparation. Une colle animale (généralement issue du lapin) se retrouvait mélangée, grâce à une petite truelle, avec de l'eau et un pigment coloré. Du bleu souvent. Du rose parfois. Eventuellement du rouge ou du vert. Il restait évidemment la possibilité du blanc. L'équivalent du maillot couleur chair arboré jadis par les acrobates. La préparation ne se voyait ainsi quasi pas.

Un procédé lent et coûteux 

Une fois la feuille enduite et sèche (elle était généralement préparée par un apprenti), l'artiste pouvait se lancer. Pas besoin de recharger sa plume, comme pour le dessin à l'encre. Mais très peu de repentirs envisageables. Ce qui était gravé dans la masse (une petit masse, il est vrai) le restait. Le maître pouvait ensuite compléter son œuvre avec des touches de lavis d'encre, puis des rehauts blancs, ou même d'or. On voit qu'il s'agissait là d'un procédé coûteux. Mais, à l'époque, le papier lui-même demeurait un luxe. On en utilisait chaque petit bout. 

Les plus anciennes réalisations exposées datent du début du XVe siècle. Les plus récentes d'hier, ou peu s'en faut. La manifestation entend prouver le timide «revival» que connaît la chose. A vrai dire, il s'agit là d'un second retour. Le premier a eu lieu au XIXe siècle avec des courants primitivistes comme ceux des Nazaréens allemands ou des Préraphaélites anglais. Aujourd'hui, Jasper Johns ou Bruce Nauman s'y remettent donc. L'ouverture de l'exposition propose ainsi des mains de ce dernier, au réalisme surprenant, à côté de celles de Léonard de Vinci.

De Van der Weyden à Rembrandt 

Nauman, Léonard... L'exposition offre un défilé de grands noms avec une nette focalisation sur les années 1400-1500. Il y a là l'unique dessin sûr de Rogier van der Weyden, un portrait de femme dont le moins qu'on puisse dire est qu'il supporte l'agrandissement. Il couvre en reproduction un mur entier. Le résultat serait sans doute le même avec les effigies d'Hans Holbein l'Ancien, dont il subsiste en revanche 150 feuilles à la pointe d'argent (beaucoup sont conservées à Bâle) ou l’extraordinaire visage d'homme de Jean Fouquet du «Met», venu rappeler que nombre d'artistes exécutaient alors aussi des miniatures. 

La suite ne se révèle pas moins éblouissante. Il y a là un carnet entier d'Hans Baldung Grien, qui conserve, comme les modernes agendas (non électroniques), sa pointe d'argent retenue par deux filets de cuir. Des Dürer. Des Raphaël, dont l'un vient d'entrer sous forme de dation au BM. Des Rembrandt. Des Goltzius surtout, à la technique éblouissante. Le Hollandais avait commencé sa carrière comme graveur sur cuivre. Puis viennent les pièces modernes. Burne-Jones se retrouve ici physiquement proche d'Otto Dix. Joseph Stella d'Avidor Arikha. La boucle est bouclée. Le visiteur revient au point de départ avec une immense feuille où l'architecte, peintre et historien Giorgio Vasari a collé vers 1550 des dessins de sa collection, la première du genre. Il les croyait tous de Filippino Lippi. L'un d'eux serait de Botticelli...

Un lieu asssez sinistre

Payante dans la mesure où des emprunts ont été aussi bien effectué au Louvre qu'à Berlin ou chez Elizabeth II, qui habite il est vrai tout près, l'exposition divise la complexe critique britannique. «The Guardian» l'a portée au pinacle. Il s'agit selon lui d'un des événements de 2015. «The Telegraph» a trouvé l'accrochage plutôt ennuyeux. Il faut dire qu'il faut «faire avec» le lieu. Sous les toits de l'aile Edouard VII, le département des arts graphiques occupe un espace vieillot et tristounet. Tout est logé dans des vitrines murales évoquant celles que l'UBS ou la SBS avaient naguère dans la rue. Les porteurs de lunettes, comme moi, doivent sans cesse faire le point. Ils ne se trouvent jamais à la bonne distance... 

N'empêche que Paris (à l'exception de la Fondation Custodia) nous a rarement montré un tel ensemble. On n'ose même pas imaginer les tractations qui ont dû se dérouler, le papier restant par définition fragile et sensible à la lumière. Courrez donc à Londres. Oublier le décor affreux. Allez chez l'opticien avant, s'il le faut. Vous n'êtes pas près de revoir autant de Pisanello, de Dieric Bouts, de Petrus Christus ou de Raffaelino del Garbo en même temps, si ce n'est dans un livre.

Pratique

«Drawing in Silver and Gold», British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 5 décembre. Tél. 004420 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30. Magnifique catalogue. Photo (British Museum): L'un des autoportraits de Hendrik Goltzius présentés dans l'exposition. Il s'agit d'une toute petite feuille datant des environs de 1590.

Texte intercalaire.

 

 

 

 

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