Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / Le British Museum invite l'or de Colombie

Certains mots font rêver. "El Dorado" en fait partie. Pour les conquistadores espagnols, l'expression symbolisait la richesse du Nouveau Monde. Il s'agissait de ramener en Castille des métaux précieux, arrachés aux Indiens vivants ou à leurs tombes. Aucun souci, chez ces prédateurs, de conserver des témoignages de civilisations parfois disparues depuis des siècles, voire un bon millénaire. Tout était fondu en lingots, afin d'alimenter les caisses, toujours vides à force de guerres stériles, de l'empereur Charles-Quint. 

Quand ces pillards sont arrivés en Colombie, dont le passé pré-hispanique fait aujourd'hui l'objet d'une exposition de prestige au British Museum (BM) de Londres, il y fondèrent une colonie, la Nouvelle-Grenade. Un hommage appuyé à la récente chute du dernier royaume maure ibérique en 1492. Nous étions alors en 1499. Le pays était peuplé de Muiscas, de Quinbayas ou de Taironas. Ils se révélèrent plus durs à soumettre que certains Mexicains ou Péruviens. Le lieu où se dresse l'actuelle Bogotá ne tomba entre les mains des conquérants qu'en 1536.

Objets de Bogotá et de Londres 

Il faudra des siècles pour que les terres cuites et les bijoux survivants se voient considérés comme des œuvres d'art. Des décennies supplémentaires avant qu'ils deviennent des objets patrimoniaux identitaires. La production coloniale, version abâtardie des créations de la métropole, se voyait auparavant mise en avant. Aujourd'hui, la vapeur est inversée. Il n'y a qu'à voir les demandes de restitution formulées par les états d'Amérique du Sud. Un véritable concert de réclamations. 

C'est néanmoins sans caca nerveux, du moins apparent, qu'a pu se voir montée l'actuelle manifestation britannique. Aux côtés de 200 pièces provenant du fameux Museo de Oro de Bogotá se trouvent en effet 100 autres, issues des réserves du British Museum. Ces dernières ont beau se trouver dans les collections du BM depuis longtemps. Leur présence aurait pu froisser les très sourcilleux Colombiens. Mais il y a aussi la promotion culturelle et le tourisme... Les gens n'ont pas forcément envie de passer des vacances dans un des pays les plus dangereux de la Planète, même s'il semble qu'on risque désormais davantage sa vie à Caracas qu'à Bogotá.

Tout est en tumbaga 

Dans les vitrines de l'exposition, les pièces se mêlent pourtant peu. Chacun chez soi. On sait que, depuis la construction en 2000 de la belle Cour Elizabeth II du BM par Sir Norman Foster, les expositions ont lieu au-dessus de l'ex-bibliothèque, de forme ronde. Dire que ce lieu courbe se prête à l'accrochage resterait exagéré. Commissaires et décorateurs font ce qu'ils peuvent. Ils sont en plus condamnés à l'entassement. La place manque. Les visiteurs ont ainsi vu récemment un Pompéi serré de partout. Il en allait de même pour l'archéologie du Nigeria ou pour l'art de la préhistoire. Ajoutez à cela des visiteurs en pagaille. La publicité tient du matraquage. On n'y devine souvent que des bouts d'objets, pris entre deux têtes. 

La chance des bijoux est de rester plutôt petits. Pas besoin de recul pour les embrasser du regard. Les étiquettes demeurent cependant difficiles à lire. Heureusement pour le mythe! Le public de "Beyond El Dorado" apprendrait autrement (la chose figure, écrite en petit, sur un des cartels) que tout ce qu'il voit est en tumbaga. De quoi s'agit-il? D'un alliage complexe de cuivre, d'or et d'argent. Le premier domine largement. Jusqu'à 80 pour-cent. L'argent demeurait très présent jusqu'au bain oxydant que faisaient subir aux objets les orfèvres. Il n'y a donc parfois que 5 pour-cent d'or. Il s'agit là d'un extrême. Les taux d'alliage n'étaient pas fixes.

Valeur symbolique 

Il ne faut cependant pas oublier que l'or, qui brille à la surface des objets, ne possédait qu'une valeur symbolique pour les Pré-hispaniques. Il ne servait pas à des échanges monétaires. La matière noble honorait les dieux et soulignait le prestige des classes dominantes. N'empêche que les désillusions ont été rudes, au XVIe siècle. L'or du Nouveau-Monde était surtout en cuivre...

Pratique

"Beyond El Dorado", British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 23 mars. Tél. 0044 20 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 21h30. Location en ligne. Photo (British Museum): Pectoral anthropomorphe Tairona, entre 900 et 1600.

Prochaine chronique le lundi 20 janvier. Visite à Lille, qui participe à l'entreprise de révélation des manuscrits médiévaux de province française. Les autres expositions se déroulent à Angers et à Toulouse.

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