Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le "BP Portrait Award" tient du concours de virtuosité!

Crédits: Site de BP

C'est un marronnier, tendance feuilles d'automne. Chaque été depuis 1970, le «BP Portrait Award» revient à la National Portrait Gallery. Le lieu londonien s'imposait. A vrai dire, British Petroleum n'est intervenu dans cette affaire qu'en 1980. Les affaires étant ce qu'elles sont et la publicité pour les énergies fossilisées ne se voyant pas stigmatisée comme celle pour la cigarette ou l'alcool (pourtant moins nocifs pour la Planète), la firme a alors donné son nom à la compétition. Elle succédait comme sponsor à John Player, qui sentait trop le tabac. La compétition s'est de plus en plus largement ouverte depuis. En 2018, ce ne sont pas moins de 2667 œuvres qui se sont retrouvées en lice. Un record, apparemment. 

Au fil du temps, les règles du jeu ont changé. Au départ, comme partout, il s'agissait là d'un concours pour jeunes. Les artistes plus âgés se sont sentis lésés. D'aucuns ont en plus argué qu'ils avaient commencé tard, la peinture restant leur hobby. Il y avait donc discrimination. Une chose avec laquelle on ne plaisante pas de l'autre côté de la Manche. Il a donc fallu admettre tous les Anglais et tous les résidents en Grande-Bretagne de plus de 18 ans. Les étrangers sont venus par la suite. De plus en plus nombreux, avec une forte représentation hispanique. En 2018 toujours, il y avait des candidats de 88 pays.

Un prestige réel

Il faut dire que le «BP Portrait Award» jouit d'un grand prestige. Il permet réellement à certain lauréats de faire carrière. Le portrait, par essence figuratif, ne se voit pas jugé ici comme démodé, contrairement à ce qui se passe depuis soixante ans sur le Continent. Il y a donc toujours des commandes. Parfois même traditionnelles. Phoebe Dickinson (une blonde spectaculaire à en juger par ses photos sur le Net) vient ainsi de réaliser à 34 ans le «Portrait des enfant Cholmondeley» (prononcez «Chumley») à la manière de John Singer Sargent. Non sans talent, du reste, le décor important autant que les trois bambins. Autant dire que sa toile va entrer chez des membres de la plus haute noblesse britannique. 

D'une manière générale, la tendance se révèle cette année au réalisme, voire à l'hyper-réalisme. Tel n'était pas le cas il y a encore une décennie. Le public, toujours très abondant pour cette exposition gratuite, ressortait même déconcerté par la variété des styles. Aujourd'hui, c'est vraiment la course au beau métier, après un passage dans des écoles ou un apprentissage en autodidacte. Les artistes soulignent la moindre ride. Ils rendent chaque grain de peau d'une manière telle que leurs œuvres finissent par se distinguer de la photographie. Aucune image numérique ou argentique n'est aussi nette. Le premier prix de cette année, doté de 30 000 livres (ce qui fait beaucoup pour un pays où le salaire moyen reste très bas), a ainsi accumulé les difficultés. Miriam Escofet représente une vieille dame à table. Tous les accessoires, de la nappe à la vaisselle sont blancs, comme le vêtement et les cheveux. Il en ressort un morceau de virtuosité rappelant «Le Canard blanc» de Jean-Baptiste Oudry. Une nature morte où le grand peintre du XVIIIe siècle avait voulu illustrer son savoir-faire.

"Next Generation"

Le public scrute donc de près chacune des quelque cinquante pièces présentées, parfois exécutées à la tempera ou sur bois. Une infime proportion de celles que le jury, formé de six personnes, a examinées. Etre simplement aux cimaises de la National Portrait Gallery constitue déjà une réussite. Il existe en plus deux prix de consolation. Un de 12 000 et un de 10 000 livres. Plus celui du public. Les visiteurs votent sur place en choisissant une image sur le site. J'avoue avoir choisi le portrait d'un sculpteur par Jamie Coreth, 29 ans. Une énorme toile carrée où les influences sont pour une fois celle d'une peinture ancienne réalisée avec de larges coups de brosse. Seul le visage se voit traité d'une manière plus détaillée. «Dad's Last Day», où Nathan Ford a fixé l'agonie de son père, me semblait tout de même un peu déprimant. Et puis on sort là du cadre strict d'un portrait. 

Je vous ai dit tout à l'heure que l'admission au BP Portrait Award commençait à 18 ans. Seulement. Pas de «vieillisme» pourtant, comme on parle de jeunisme! A l'étage, la National Portrait Gallery propose l'autre concours, «Next Generation». Les participants ont ici entre 14 et 18 ans. Après tout, Van Dyck, le père de l'école anglaise, réalisait à Anvers ses premiers grands portraits à 14 ans. Le spectateur note déjà là des choses très professionnelles. Il sent plusieurs années de métier. La tendance se révèle aussi réaliste. L'exploit technique se voit déjà recherché. Nous voici bien éloignés de ce qui se produit chez nous, spécialement dans les écoles. Il convient cependant de rappeler que le portrait ne constitue pas toute la peinture anglaise moderne, même s'il en compose encore une bonne partie. Après tout, avec Bacon et Freud, nous avons avant tout des visages humains!

Pratique

«BP Portrait Award», National Portrait Gallery, Saint Martin's Place, Londres, jusqu'au 23 septembre. Tél. 0044 20 73 04 00 55. Ouvert tous les jours de 10 à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Entrée gratuite.

Photo (site de BP): Miriam Escofet, la lauréate, devant son portrait de vieille dame.

Prochaine chronique le samedi 15 septembre. Le "Parcour des Mondes" a lieu à Paris. L'ethnographie au plus haut niveau.

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