Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Wallace rouvre sa galerie

Ce fut le nom d'un groupe de rock (belge) de la fin des années 1960. La chose se voit rappelée par Google, qui offre souvent un savoureux mélange des genres. Wallace Collection est devenu, avec les décennies, une sorte d'objet de musée musical. La Wallace Collection originale se porte, elle, comme un charme. Le 19 septembre, le musée londonien a rouvert sa "grande galerie", que certains critiques d'art (souvent britanniques) estiment "la plus belle du monde". 

Vous avez sans doute entendu parler de cette vaste maison, construite dans les années 1870 . Richard Wallace s'était alors installé à Londres, venant de Paris. Il avait hérité de son "père" la somme alors colossale de 60 millions (comptez près d'un milliard), en plus de collections fabuleuses. Commencées trois générations plus tôt, celles-ci se voyaient axées sur les arts décoratifs du XVIIIe siècle français. Mais il y avait à part ça de tout, comme dans les grands magasins. Cela allait des armures à ce qui constituait alors la peinture contemporaine. A sa mort en 1897, sa veuve Lady Wallace laissa l'immeuble et son contenu à la Nation. Le musée pouvait s'inaugurer en 1900.

Une famille scandaleuse

A vrai dire, tout ne demeurait pas aussi limpide que n'aimerait le faire croire cette institution, aujourd'hui vénérable et vénérée. Il suffit de lire Wikipedia, sous la fiche "Richard Wallace". Le moins qu'on puisse dire est que cette notice très détaillée se révèle édifiante. Il y a là assez de sexe et de scandales pour remplir le scénario de quatre ou cinq saisons d'un feuilleton TV, du genre "Dontowm Abbey". Il commencerait dans les débauches de l'époque "Regency", avant que l'ère victorienne joue la carte de la respectabilité corsetée. 

La collection est donc due aux marquis successifs de Hertford. De fameux coquins. Il y a chez eux plus d'enfants naturels que de légitimes. En 1842, pour faire court, le troisième marquis était mort à Paris, dans un bordel où il avait ses habitudes. Son fils lui avait succédé, s'installant en France. C'était un homme de goût, sachant acheter. Il en possédait les moyens. Quand il fallait, le Britannique payait davantage que les Rothschild. A un certain moment est entré à son service, comme secrétaire, le jeune Richard Wallace. On laissait entendre qu'il s'agissait de son bâtard. Il semble ne rien en avoir été. Richard Seymour-Conway, marquis de Hertford restait impuissant.

Etrange personnage 

D'où sortait le jeune homme? Mystère. Il avait déjà roulé sa bosse dans une société parisienne un peu interlope. Toujours est-il qu'en 1870, il devint le légataire universel de son maître. D'aucuns, dont la romancière Lydie Perreau, soutiennent qu'en bon secrétaire le jeune Richard avait écrit le testament lui-même. Marié à une dame moyennement fréquentable, il préféra donc mettre la Manche entre lui et les rumeurs. L'homme avait, lui aussi, le sens de la peinture. La collection se vit alors fortement augmentée. Elle compte aujourd'hui 5500 pièces. 

Tout n'a cependant pas fini à la Wallace Collection. Restée seule, Lady Wallace est en effet tombée sous la coupe d'un étrange personnage, John Murray Scott. Il deviendra son héritier pour les biens autres que la donation, à Londres comme à Paris. L'hôtel parisien, qui recelait presque autant de merveilles que le musée, se vit peu à peu vidé. Il se trouve ainsi des objets Wallace dans la plupart des musées du monde.

Rafraîchissement général 

Ce qui est resté à Manchester Square semble cependant incroyable. Il faut le voir pour y croire. Et le voir sur place. Comme le duc d'Aumale à Chantilly et Léon Bonnat à Bayonne, Lady Wallace a interdit tout prêt extérieur. Le musée ne peut recevoir aucune nouvelle œuvre. Il s'agit d'une maison close, si j'ose dire après ce que je vous ai raconté plus haut. L'institution a donc gardé longtemps un côté poussiéreux. Elle a aujourd'hui trouvé divers biais pour recevoir de l'air frais. Son conservateur Christoph Vogtherr procède à des travaux de rafraîchissement et de réaccrochage. Il organise des expositions temporaires en sous-sol. La cour a été couverte par une verrière, accueillant l'un de restaurants et café les plus élégants de la capitale. 

Il existe plusieurs manières de remettre un musée en état. Faute de moyens financiers, les palais italiens (je pense notamment à la Ca' Rezzonico de Venise) remplacent les lourds brocarts par des cotonnades imprimées de manière à faire illusion. Ce n'est pas le genre à la Wallace. La seule réfection de la "grande galerie" a ainsi coûté 5 millions de livres. Les murs sont tendus de vraie soie rouge damassée. Le plafond, qui a retrouvé son éclairage zénithal, s'est vu redoré à la feuille. Les meubles ont subi un nettoyage presque violent. Tout brille. Le goût est un peu le même qu'à la Queen's Gallery, le lieu d'expositions de Buckingham Palace. C'est ce qu'on peut appeler "the horn of plenty", autrement dit la corne d'abondance.

Velásquez, Poussin, Rubens et Titien 

Notez qu'il fallait bien cela. Il paraît difficile de réunir davantage que chefs-d’œuvre qu'il n'y en a dans cette immense halle. "La femme à l'éventail" de Velázquez voisine avec "Le cavalier riant" de Frans Hals. Le "Paysage à l'arc-en-ciel" de Rubens flirte avec la "Danse sur la musique du temps" de Poussin. Les Philippe de Champaigne font face aux Murillo, non loin de l'"Andromède" du Titien. Certains tableaux sont nouveaux en ces lieux. Christoph Vogtherr a décidé d'introduire dans ce temple deux grandes toiles de François Lemoyne, mort en 1737. Une bonne idée. L'une d'elles montre aussi une Andromède. 

La galerie ne reste bien sûr qu'une des chambres de la Wallace. Dans les 24 autres salles, tout se situe presque au même niveau, même si l'authenticité de certaines armures a parfois fait tousser. Et en plus, l'entrée reste gratuite!

Pratique

Wallace Collection, Manchester Square, Londres. Tél. 0044207 563 95 00, site www.wallacecollection.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h. Photo (Wallace Collection): La grande galerie rénovée.

Prochaine chronique le jeudi 13 novembre. Bruxelles propose une superbe exposition sur les héritiers (lointains) de Rubens.

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."