Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate revient sur William Turner âgé

En 1835, Joseph Mallord William Turner fête ses 60 ans. C'est à l'époque le début de la sénescence, pour ne pas dire de la sénilité. Les jeux sont faits. Un temps très populaire, le peintre commence par ailleurs à choquer les spectateurs. Les formes se font toujours plus imprécises. La lumière occupe désormais une place presque indécente. Les sujets deviennent du coup moins compréhensibles. 

Les contemporains ont parlé alors du déclin de Turner. Pour un critique aussi important que l'ennuyeux Ruskin, tout aurait même été à jeter chez lui, passé 1845. L'artiste reste pourtant actif jusqu'à sa mort en décembre 1851, présentant encore ses nouvelles œuvres au public en 1850. On sait qu'il léguera à la nation cent de ses tableaux finis et l'ensemble de son atelier, riche de centaines d'autres toiles et de milliers d'aquarelles. L'héritage se verra accepté en 1856.

Un héritage encombrant 

Pendant plus d'un siècle, l'Angleterre ne fera pas grand chose de cette donation. Il faudra attendre les années 1970 pour que l'architecte James Stirling, alors au faîte de sa gloire, construise l'annexe moderne de la Tate Gallery sur les bords de la Tamise. A enfin pu se voir déployer, par roulement bien sûr, cet ensemble couvrant toute la carrière d'un artiste rachetant parfois ses toiles anciennes. C'est seulement à Londres qu'il demeure possible de connaître Turner. Les autres musées anglo-saxons ne présentent que des pièces isolées, parfois magnifiques. Ailleurs, c'est le désert. Le Louvre ne possède ainsi qu'un seul tableau, médiocre en plus. 

La cause est aujourd'hui entendue. Turner n'a jamais été aussi génial qu'à la fin. Il devient un des pères de la modernité (celle-ci sacralisant désormais tout), voire même de l'abstraction. C'est aller sans doute un peu vite en besogne. Dans le fonds Turner, il reste difficile de savoir ce qui est terminé, abandonné ou inachevé. Il en va de même, dans un autre genre, avec Gustave Moreau, incapable de donner un dernier coup de pinceau, préférant les éternels "works in progress".

Les quinze dernières années 

La Tate Britain propose aujourd'hui, dans sa grande salle d'exposition située à l'opposé de la Clore Gallery (elle porte le nom du mécène), "Late Turner, Painting Set Free". Une rétrospective des quinze dernières années, avec les résultats des derniers voyages en France, en Suisse et en Italie, plus bien sûr des paysages maritimes anglais. Une telle manifestation ne coûte pas cher. Presque tout appartient à la Tate Britain. Celle-ci doit en plus réparation à l'artiste. La nouvelle directrice Penelope Curtis, qui travaille sous la houlette du directeur général des Tate Sir Nicholas Serota, a commis des infidélités à Turner. Bouleversant volontiers les accrochages, il lui est arrivé d'utiliser ses salles pour d'autres propos, plus actuels. 

Une équipe de trois commissaires (Sam Smiles, David Blayney Brown et Amy Concannon) a donc planché sur le sujet. Elle avait à disposition un vaste espace, qui a récemment servi pour Henry Moore ou le portrait en images de l'historien d'art Kenneth Clark. Il y a donc là beaucoup de tableaux et encore davantage d'aquarelles, avec certains achats récents. La Tate s'est ainsi offert pour un prix record "Blue Rigi, Sunrise", en 2007. Une vue bien helvétique. On se demande juste au passage si elle avait encore besoin de s'enrichir en ce domaine...

L'histoire et le monde moderne 

Le visiteur n'opère aucune découverte. Je vous l'ai dit. La cause était entendue depuis longtemps. On sait cependant gré aux organisateurs de montrer autant de pièces magnifiques. C'est un plaisir de visiter une exposition pour le plaisir des sens, sans devoir absorber quantité de notions intellectuelles. Il y a cependant une idée. Celle de privilégier les peintures exposées à l'époque. C'est la seule certitude qu'on puisse avoir. Oui, Turner estimait qu'il s'agissait là d’œuvres achevées, et donc présentables au public des dernières années du règne de William IV, puis de la reine Victoria. 

Le regard passe ainsi des dernières grandes compositions à thème historique ("Regulus repartant pour Carthage", "Agrippine débarquant avec les cendres de Germanicus"...) aux sujets novateurs ("Pluie, vapeur vitesse", avec l'un des premiers trains) en passant par les toiles à format carré. Une forme presque inédite à l'époque. Ce sera un jour lointain celle de la photographie. Là aussi, les sujets s'entrechoquent. Il y a d'un côté l'ennemi Napoléon et de l'autre des funérailles en mer, avec un beau panache de fumée. Les jours des bateaux à voile, si souvent peints par le jeune Turner, sont comptés en 1842...

Pratique

"Late Turner, Painting Set Free", Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 25 janvier. Tél.004420 77 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (Tate Gallery): "Blue Rigi, Sunrise", 1842. Une vue bien helvétique, acquise par la Tate en 2007.

Prochaine chronique le dimanche 23 novembre. Retour à Genève avec de l'archéologie locale. Jean Terrier publie enfin sa sommes sur l'église de Vuillonnex, disparue depuis le XVIIe siècle. C'est assez pointu!

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