Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Modern montre la très américaine Georgia O'Keefe

Crédits: Georgia O?Keeffe Museum/DACS, London

Ce sont des icônes de la peinture américaine, comme peuvent l'être, dans un autre genre, les tableaux d'Andrew Wyeth («Christina's World») ou de Grant Wood («American Gothic»). Les Etats-Unis ne demeurent pas seulement la terre bénie de l'expressionnisme abstrait, aujourd'hui mis simultanément en valeur à la Royal Academy de Londres (1). Georgia O'Keeffe peut donc triompher à la Tate Modern, qui propose une très importante sélection de ses œuvres. Celles-ci illustrent le sommet d'une vie particulièrement longue (1887-1986), en faisant l'impasse sur la fin. Le visiteur a ainsi l'impression que Georgia a définitivement posé les pinceaux vers 1960. 

Comme Alberto Giacometti, l'Américaine a été servie par son physique émacié. «Life», le 1er mars 1968, a ainsi pu publier un grand reportage (avec "cover") sur cette femme ayant pris des allures de vieille squaw, après avoir passé quelques décennies sur les terres désertiques du Nouveau-Mexique. L'artiste s'était d'ailleurs intéressée de près aux cultures indiennes, que ce soit celle des villages troglodytes anciens ou celle des poupées Katchina, dont elle a réalisé de petits tableaux, comme s'il s'agissait de portraits. Les ossements animaux a aussi joué un rôle important dans son art, à partir des années 1930, quand elle a quitté définitivement New York. Il ne faut cependant pas y voir une symbolique. Georgia expliquait les récolter dans le sable comme elle aurait cueilli des fleurs sur une terre plus riante. Notez qu'elle ne croyait pas davantage au sens érotique des énormes fleurs à pistils qu'elles peignait auparavant. Selon elle, c'était les spectateurs ou les critiques, et non la créatrice, qu'il fallait psychanalyser.

Le dessin, puis la peinture

Avant cette Georgia tannée par le soleil, vivant dans une maison retirée, il faut cependant imaginer une fraîche jeune fille venue de sa province. Après avoir enseigné l'art en Virginie ou au Texas, cette brune plutôt bien faite de sa personne débarquait à New York en 1915 avec des dessins révolutionnaires pour l'époque, surtout aux Etats-Unis. Des dessins abstraits. Un peu futuristes. Ils enthousiasmèrent Alfred Stieglitz, né en 1864. L'homme était à la fois un photographe célèbre, l'éditeur de «Camera Work» et le directeur de la principale galerie d'art contemporain de la ville "291". Il exposa donc Georgia, dont il devint le mentor, puis l'amant et enfin le mari, prenant du coup d'elle d'innombrables photos de nu choquant les puritains. Le couple devint ainsi le centre d'un cercle anti-conformiste, comme il existait en même temps à Londres celui de Bloomsbury. 

Georgia a vite passé à la peinture, avec des sujets qui changèrent par la suite. Aux abstractions succédèrent des vues de la New York électrisante des années 1920, puis les paysages plus calmes du Lake George, et enfin les fleurs. Un dénominateur commun, cependant. La figure humaine n'apparaît jamais chez O'Keeffe qui lui préfère l'architecture, la campagne ou la nature morte. Le tout avec la volonté, partagée avec d'autres créateurs de l'époque, de créer un art spécifiquement américain. Il ne faut pas oublier que, dans les années 1910 à 1930, les Etats-Unis se sentaient encore à la remorque de l'Europe pour tout ce qui touchait la culture plastique (mais pas la littérature). D'où une impression de provincialisme débouchant sur un véritable complexe d'infériorité.

Vedette américaine 

Très célèbre aux Etats-Unis dès les années 1920, Georgia O'Keeffe n'a en revanche jamais intéressé les collectionneurs français, allemands ou même anglais. Elle reste quasi absente des musées d'Europe. Rien d'elle à Beaubourg. Rien non plus à mon avis à la Tate, qui devrait casser sa tirelire aujourd'hui pour un acheter un. Toutes ses rétrospectives sont donc empruntées d'Amérique, avec l'aide de la Fondation O'Keefe. Il y en a ainsi eu une au Kunsthaus de Zurich en 2003. Plus récemment (c'était au printemps 2015), le Musée de Grenoble a proposé d'elle la rétrospective qu'on se serait attendu à découvrir dans une institution parisienne. 

Londres a vu grand, pour ce qui est la première grande manifestation de la Tate Modern nouvelle version. Treize salles. Un parcours chronologique, comprenant nombre de toiles célèbres et souvent reproduites en tant que telles. Une mise en contexte intelligente. Une salle montre ainsi Georgia amoureusement portraiturée par Stieglitz, qui la laissera veuve en 1946. Il y a aussi plus loin quelques peintres américains proches de sa vision, dont Marsden Hartley. Des photos en noir et blanc de Paul Strand ou d'Amsel Adams aussi.

Un pays refermé sur lui-même 

L'ensemble enrichit considérablement la vision du spectateur. Il découvre ainsi l'ampleur de cette vision d'une Amérique à la fois forte et ferme, ancrée sur ses paysages et se détournant peu à peu de la ville. Une Amérique un peu passéiste, refermée sur elles-même, qui finit par tourner le dos aux avant-gardes qui l'avaient un temps nourrie. L'Amérique, finalement, des grands espaces que n'ont encore pollués ni les autoroutes, ni les supermarchés. Edward Hopper, si apprécié en Europe, c'est déjà tout autre chose. 

(1) Du 24 septembre au 2 janvier, www.royalacademy.org.uk

Pratique 

«Georgia O'Keeffe», Tate Modern, Bankside, Londres, Jusqu'au 30 octobre. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, les vendredis et samedis jusqu'à 22h.

Photo (Georgia O'Keefe Museum/DACS, London): Un des célèbres tableaux de fleurs, auxquels l'artiste niait tout symbolisme sexuel.

Prochaine chronique le mardi 27 septembre. Le Centre Pompidou s'apprête à fêter ses 40 ans avec 40 expositions hors les murs.

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