Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/ La Tate délire autour de la reine Victoria

Dès la mort de la vieille dame en 1901, ou presque, l'époque victorienne est apparue comme l'enfer du goût. Une nausée a gagné les amateurs devant la vision de tous ces appartements et de ces maisons bourrés d'objets jusqu'à la gueule, le reste de l'espace étant occupé par des draperies à franges et des plantes vertes. Il fallait bazarder tout ça. Place au blanc! Vive l'air libre! 

Alors qu'un vide sidéral, voulu design, menace aujourd'hui les intérieurs montrés dans les revues de décoration, le temps de la reine Victoria apparaît comme une oasis de fantaisie. Notons que les choses ont commencé à la fin des années 1940. L'antiquaire Madeleine Castaing (aujourd'hui objet d'une sorte de culte) en proposait alors une version épurée. Tel n'est pas le cas avec l'actuelle exposition «Sculpture Victorious» de la Tate Britain, à Londres. Le commissaire Greg Sullivan, qui a monté la manifestation en pool avec Yale, dans le Connecticut, où se trouve un institut Mellon pour l'histoire de l'art anglais, a retenu le plus spectaculaire... et donc le plus délirant.

Statues, bijoux, monnaies et céramiques 

Pour se faire, notre homme a adopté la vision de choses de Penelope Curtis, la très contestée directrice de la Tate Britain, victime de campagnes de presse dévastatrices du journal «The Guardian». Cette dernière avait en son temps choqué à la Royal Academy avec son panorama de la statuaire britannique au XXe siècle. Il incluait (presque) tous les objets en trois dimensions. A juste titre, quelque part. Mais comment faire admettre en Occident, où subsiste une stricte hiérarchie des arts, qu'une poterie pouvait égaler en importance un bronze d'Henry Moore ou une installation de Damien Hirst? 

Dans les sous-sol de la Tate Britain, aménagés il y a quelques années pour les manifestations temporaires, il y a donc de tout, mais sans l'entassement originel. Des statues de marbre côtoient des bas-reliefs en plâtre, des céramiques colorées, de l'argenterie, des bijoux et même les monnaies répandant aux quatre coins de l'Empire le profil d'une reine promue en 1876 impératrice des Indes. Des artistes célèbres, du genre Alfred Gilbert ou Frederic Leighton (dont figure ici le célébrissime «Athlète luttant contre un python»), se retrouvent du coup près d'artisans inconnus. Tous ont participé à l'élaboration d'un style aussi éclectique qu'était alors boulimique la volonté coloniale. Un style englobant tous les autres, du gothique au grec en passant par le rococo.

Parcours thématique

Il existe cependant un fil rouge. Le parcours se veut thématique. A tout seigneur, tout honneur. L'itinéraire part donc avec l'image de la souveraine, montée sur le trône à 17 ans en 1837. C'était à ce moment une jolie femme, si l'on en croit le buste de Francis Chantrey prêté par sa descendante Elizabeth II, qui fut elle aussi ravissante. La question de la restauration du Parlement, détruit par un incendie, se posait alors. Le gothique d'origine fut choisi, pour faire à la fois national et sérieux. Le Parlement a prêté la belle statue du baron Saher de Quency, comte de Winchester, réalisée en zinc plaqué de cuivre par électrolyse par James Sherwood Westmacott. Sous Victoria, les techniques d'avant-garde cohabitaient avec un retour au Moyen Age... 

Une large place se voit réservée aux expositions universelles, dont la première se déroula en 1851 au fameux Crystal Palace. Dans ces exhibitions mégalomanes, il fallait faire gros si l'on voulait se voir remarqué. La manufacture de Minton, qui produisait avant tout des services de table, s'est ainsi fendue du monumental pachyderme en faïence qui fait l'affiche de «Sculpture Victorious». Un éléphant dans un magasin de porcelaines, il fallait y penser! N'empêche que ce chef-d’œuvre, au sens étymologique du terme, en jette un maximum vu isolé dans une grande salle de la Tate.

Une opulence vertigineuse 

Dans un formidable élan d'auto-adulation, la Grande-Bretagne s'est alors beaucoup commémorée. Il fallait laisser partout une trace, que ce soit celle de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ou de Victoria elle-même, devenue mère, puis grand-mère de la nation. Le parrain de ma mère, qui était sculpteur, a ainsi érigé à Bagdad une énorme statue équestre, dont on reste sans nouvelles. Tout cela allait avec la conscience de former un nouveau peuple élu. C'est le moment où le compositeur Edward Elgar écrivait les cinq marches de «Pomp and Circumstance». 

Saisi d'une sorte de vertige devant tant d'opulence, le visiteur (je le mets au singulier, l'exposition ne rencontrant pas le succès populaire prévu à cause d'une critique désastreuse) peut affronter la sixième et dernière salle. Se voit ici saluée la technique. L'artisanat le plus raffiné rencontre la modernité. Les sculptures se voyaient destinées, comme sur le Continent, à une large diffusion. La reproduction à bon marché permettait d'un proposer des variantes dans toutes les dimensions, un peu comme pour nos modernes lapins en chocolat. Les logements du pays, même assez modestes, pouvaient ainsi se transformer en expositions universelles miniatures. God save the Queen!

Pratique

«Sculpture Victorious», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 25 mai. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (Tate Britain): L'affiche, avec l'éléphant en Faïence de Minton modelé par Thomas Longmore et John Hénk en 1889.

Prochaine chronique le deimnche 22 mars. Retour au contemporain avec Takis au Palais de Tokyo parisien.

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