Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Britain propose "Aftermath". L'art après la guerre de 14

Crédits: Tate Britain, Londres 2018

C'est la dernière commémoration possible. L'une des plus douloureuses aussi. Après quatre ans d'expositions rappelant la Première Guerre mondiale, la Tate Britain propose à Londres une conclusion avec «Aftermath». Il s'agit cette fois de montrer les blessures laissées ouvertes. Comment ont-elles, ou n'ont-elles pas, cicatrisé entre 1919 et 1932? La seconde date choisie n'apparaît pas innocente. 1932 marque le début de la montée des périls avec la montée d'Hitler en Allemagne. La «der des der» ne restera visiblement pas la dernière. 

La présentation commence par une salle situant le conflit. De quelle manière les artistes ont-ils réagi à ce déferlement planétaire qui, s'il n'était pas le premier du genre (il s'agit sans doute de la Guerre de Sept Ans entre 1756 et 1763), touchait cette fois de plein fouet les populations civiles? L'avion et les bombardements qu'il permettait changeaient la donne. Certains territoires, des villes entières ressemblaient du coup à des cratères lunaires. Eh bien, les peintres et sculpteurs ont souvent éludé de tels sujets! C'est sensible en France, pourtant au centre des opérations. L'unique toile dramatique présentée par la Tate (un cimetière militaire) est due au Lausannois Félix Vallotton. Le seul a avoir souvent pris la guerre pour sujet. Le visiteur reste surpris d'apprendre que l'immense composition montrant Arras anéantie (1) est due au pinceau du Britannique Charles Sims. Contrairement à Paris, Londres a alors encouragé, puis officialisé la présence d'artistes sur le front. Il en ira de même en 1939.

Un regain

La suite justifie pleinement le titre retenu. «Aftermath» signifie en effet «regain». On peut ici penser au roman de Jean Giono publié en 1930 sur la résurrection d'un village provençal. Existe-t-il une manière relever des ruines, physiques ou morales? Côté plastique, il y a tout d'abord eu les sculptures. On connaît l'importance prise par les monument aux morts, en France cette fois. Sans grand succès artistique, le plus souvent. Il s'agissait là de créations répétitives et standardisées. La Tate a donc préféré montrer les dessins de la grande Käthe Kollwitz, dont le fils avait été tué dès 1914, ou l'ange de bronze d'Ernst Bärlach. Une statue conçue pour planer dans un église, dont les Nazis feront symptomatiquement fondre le tirage original. Ils voulaient ainsi effacer les 10 millions de morts et les 20 millions de blessés générés par le conflit.

La suite se veut thématique, ce que permet la diversité des créations. Il y a peu de chose en commun entre le dadaïsme apparu à Zurich en 1917 et le «retour à l'ordre». Ce dernier permettait cependant de montrer les choses de manière symbolique ou réaliste. Pour beaucoup, le vaste «Déluge» peint à 21 ans par Winifred Khnights prenait ainsi un sens profond en 1920. C'était bien un tsunami qui avait englouti tout un monde. Il y a du reste beaucoup de tableaux forts chez les Anglais, qu'on connaît encore si mal sur le Continent. Du Paul Nash, bien sûr, mais aussi de l'Henry Tonks, du Charles Surgeon (qui est lui un sculpteur) ou du Stanley Spencer. Nous sommes à la Tate Britain. Le conservatoire des valeurs britanniques, des origines à nos jours.

Explosion allemande 

Face à ces icônes nationales, la France apparaît faible. Presque absente. Elle a vite voulu oublier. Une salle montre ainsi les «gueules cassées». Ces hommes défigurés par des blessures que l'on a occasionnellement peint juste après l'Armistice de 1918. Très vite, ces mutilés se verront repoussés par les bien portants. Ils rappelaient de mauvais souvenirs. Ces perdants deviendront en revanche l'un des grands thèmes de la peinture allemande des années 1920. Elle recouvre la majorité des cimaises de la Tate, alors que celles-ci n'abritent strictement rien d'italien même si la guerre avait été atroce dans les Dolomites. Le fascisme, belliqueux, est en place dès 1922. A Munich ou à Berlin, la guerre a par contre été suivie de la révolution rouge avortée, puis de la grande inflation. Il y avait des mendiants, des prostituées et des infirmes partout. Un cocktail explosif que ne venait encore juguler aucun pouvoir autoritaire. 

Chez les Allemands, on montre d'ordinaire toujours Otto Dix (1891-1969) ou George Grosz (1893-1959). Leurs peintures, leurs gravures souvent conçues sous forme de suites, les ont vite popularisés. Il y a bien sûr à la Tate des œuvres essentielles d'eux, un Grosz faisant comme il se doit l'affiche. Les deux hommes ont montré les dessous d'un monde où la richesse et la morgue de quelques uns, militaires ou profiteurs de guerre, tranchent sur la misère générale. Mais ils ne sont pas les seuls! L'un des grands intérêts de cette exposition montée par Emma Chambers et Rachel Rose Smith est l'ensemble d’œuvres de leurs contemporains, qui ne sont pas des suiveurs. Il y a aux murs de réelles découvertes. Si Franz Radziwill ou Georg Schimpf sont déjà un peu connus, qui a entendu parler de Franz Lenk, d'Albert Birke (dont la Tate propose l'étonnant «Christ portant sa Croix dans la Friedrichsstrasse»), de Curt Querner, de Kurt Günther ou de Wilhelm Lachnit? 

La présence de ces derniers fait le prix d'une telle exposition. Mieux vaut découvrir que revoir pour la centième fois. Avec un sujet déprimant, elle en constitue aussi la faiblesse commerciale. La Tate n'a reçu que peu de visiteurs pour «Aftermath». Il devient aujourd'hui bien tard, puisque la manifestation se termine le 23 septembre. Le déplacement vaut pourtant la peine. Ou, à défaut, il existe toujours un catalogue.

Pratique

«Aftermath», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 23 septembre. Tél.0044 20 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (Tate Britain, Londres 2018): "Le Déluge" de Winifred Knights, peint en 1920. Détail.

Prochaine chronique le mardi 11 septembre. Des livres.

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