Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Britain honore Frank Auerbach

Des couches sur des couches et d'autres couches de peinture encore. Parler d'empâtements à propos de Frank Auerbach semble insuffisant. Certaines de ses toiles semblaient d'ailleurs si riches en matière que leurs premiers exposants les présentaient à plat, de peur d'un de ces accidents qui, comme dit d'adage, sont vite arrivés. 

Le Britannique fait aujourd'hui l'objet d'une belle exposition à la Tate Britain de Londres. Rappelons que cette dernière, souvent plus audacieuse que la populaire Tate Modern, sert de temple à l'art anglais, ancien ou contemporain. On y a ainsi vu ces derniers temps, avant que la directrice Penelope Curtis tire sa révérence, la sculpture victorienne, l'iconoclaste Chris Ofili ou, tout récemment, la sculptrice Barbara Hepworth. Cette dame est, rappelons-le, un mythe pour les gens d'outre Manche. Ils la considèrent comme presque aussi importante qu'Henry Moore.

Méconnu sur le Continent

Comme Barbara, Auerbach n'est pas très connu sur le Continent, en dépit d'un Lion d'or à la Biennale de Venise en 1986. On l'imagine du coup mal en gloire à Beaubourg. Le Centre Pompidou craindrait le bide, d'autant plus que les toiles de l'homme valent aujourd'hui très cher. Comptez dans les deux millions et demi de livres en vente publique (1). L'homme n'en continue pas moins de vivre comme au temps de sa jeunesse bohème, quand Londres restait une ville détendue et bon marché. Il occupe le même atlier de Camden Town (réaménagé il est vrai en 1990) depuis 1954. Il l'avait alors repris à son collègue (lui aussi méconnu chez nous) Leon Kossoff. Auerbach sy rend aujourd'hui encore chaque jour. Il ne s'accorde qu'une seule journée de congé par an. Sans regrets. L'artiste déclare volontiers ne pas savoir que faire d'un moment de liberté.

Comme Lucian Freud, avec qui il fut très lié (l'héritage pictural Freud, donné en dation à l'Etat, comprend 35 de ses oeuvres), Auerbach est d'origine juive allemande. Né en 1931, il a été évacué à la dernière minute en Angleterre par ses parents, en 1939. Il n'a ensuite plus reçu d'eux que quelques lettres, très censurées. Puis rien du tout. Il devait plus tard apprendre que son père et sa mère étaient morts à Auschwitz. Naturalisé dès 1947, l'adolescent s'est intégré facilement à la société britannique. Puis il s'est lancé dans la peinture avec, comme beaucoup de ses nouveaux concitoyens, un sentiment de continuité. Pour lui, en dépit des apparences, il reste un figuratif.

Paysages et portraits 

Deux genres se disputent du coup l'art d'Auerbach, qui cite dans sa conversation aussi bien Giotto que Cézanne ou Fragonard. Il s'agit du paysage et du portrait. Leur traitement se révèle différent. Les vues de Primrose Hill, de Vincent Terrace ou de Mornington Crescent, qui constituent son environnement géographique immédiat, se voient précédés de multiples croquis. L'artiste les utilise par la suite en studio. En revanche, il attaque directement la toile pour ses portraits, qui sont toujours ceux de proches. Des gens posant pour lui depuis des décennies et dont les noms n'apparaissent qu'en initiales, avec des exceptions tout de même pour l'éditeur et collectionneur David Laudau ou le critique William Feaver. 

C'est du reste l'un de ses modèles, Caroline Lampert, qui a conçu l'actuelle exposition. Il y a là un double choix. L'artiste a déterminé pour chaque salle les oeuvres d'une décennie différente, en partant des années 1950. Caroline a complété avec sa propre sélection, qui offre sur l'artiste un regard extérieur. Les deux se complètent, et parfois même se rejoignent. Le visiteur attentif notera que Catherine montre une seconde version d'une grande composition aux tonalités roses montrant trois personnages en plein air. Et il y a des portraits d'elle, tant peints que dessinés (car Auerbach crée aussi des portraits dessinés), dans bien des salles...

Juste la bonne taille 

Concentrée, sobre, intelligente, l'exposition fait juste la bonne taille. Une chose à souligner. Les musées ayant des parcours fixes, il y a souvent du délayage ou, au contraire, une abusive concentration. Barbara Hepworth, présentée cet été en sous-sol, se retrouvait ainsi sur-représentée, au risque du répétitif. Auerbach, qui n'est pas un artiste facile, n'aurait pas supporté un tel traitement. Notons que cette rétrospective, qui fait suite à une belle exposition de La National Gallery de 2007, où l'homme se confrontait à la peinture classique, était destinée à voyager. Elle est coproduite avec le Kunstmuseum de Bonn, qui l'a montrée cet été. 

(1) Le galeriste d'Auerbach est autrement le célèbre Marlborough Fine Art.

Pratique

«Frank Auerbach», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 13 mars 2016. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (Marlborough Fine Art): Un paysage d'Auerbach datant des années 1960.

Prochaine chronique le mardi 10 novembre. Vérone honore la fantasque Tamara de Lempicka. C'est très bien.

 

 

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