Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Britain célèbre Paul Nash, peintre de guerre surréaliste

Crédits: Tate Gallery, London, 2016

Il faut bien l'admettre, surtout depuis le Brexit. L'Angleterre reste une île. Entamée au XVIIIe siècle seulement, son histoire picturale a donc suivi son propre chemin. En parallèle. Or comme on le sait depuis l'école, les parallèles se rejoignent rarement. Notons cependant qu'ici les intérêts mutuels divergent. Si Londres s'est toujours intéressé à ce qui se faisait à Paris ou à Berlin, la réciproque ne vaut guère. Aujourd'hui encore, alors que des musées comme Orsay ou Beaubourg ont accompli un réel effort pour présenter l'Allemagne du XXe siècle, un artiste britannique doit coûter horriblement cher pour intéresser les Français. Freud, Bacon ou Hirst, sinon rien (1). 

C'est pourquoi une institution comme la Tate Britain, à Londres, apparaît si précieuse. Voué à l'art anglais, des origines à nos jours (on  y voit notamment le Turner Prize), le musée consacre ses immenses espaces à des gens dont les Continentaux ont rarement entendu parler. C'est surtout le cas depuis le temps de Penelope Curtis. Contestée, quasi forcée à la démission (2), la directrice avait en effet proposé un parcours chronologique par décennie. Tout devenait ainsi clair pour le visiteur étranger. Il passait insensiblement des prémisses assez décourageantes du XVIe siècle à l'actualité la plus brûlante.

Rétrospectives en tous genres 

La Tate Britain constitue aussi un lieu d'exposition, avec ce que cela suppose de rétrospectives. Elles peuvent concerner un sculpteur comme Henry Moore (grand ami de la maison, pour laquelle il s'est montré généreux donateur) aussi bien qu'un historien de l'art de l'acabit de Kenneth Clarke, Il s'agit cependant majoritairement de peintres. Frank Auerbach, Laurence Stephen Lowry... Il faut dire qu'il y a de quoi faire. C'est fou le nombre de gens intéressants dont on ne sait rien de ce côté de la Manche! Pour le XXe siècle, il faudrait ainsi citer Walter Sickert, Charley Spencer, Ben Nicholson, Graham Sutherland. Ma liste s'arrêtera là. 

En ce moment la Tate Britain se penche sur Paul Nash. Un nom, ou un plutôt un prénom, ne disant vraiment rien. John Nash, l'architecte néo-classique (il a notamment construit Buckingham Palace, sur lequel on a plaqué une nouvelle façade dans les années 1910) reste en effet un peu célèbre. Paul Nash est né dans une bonne famille londonienne, en 1889. Il pensait au départ entrer dans la marine, mais ce fut un échec. Il se tourna alors vers les arts, suivant le cursus académique, encouragé par quelques amis. Puis c'est la guerre, juste après son mariage avec une suffragette. Nash est mobilisé et envoyé en Belgique, près d'Ypres.

Un goût devenu officiel

Aujourd'hui totalement reconstruite dans le style d'origine, la cité médiévale flamande reste l'une des grandes villes martyres de 1914. Nash est cependant frappé de voir la végétation repousser très vite sur un paysage dévasté. Cela deviendra un de ses grands thèmes. En 1917, l'homme est blessé. Un stupide accident. La chance de sa vie. Quand il revient au front, il apprend que sa compagnie a été exterminée. Nash devient alors peintre officiel de la guerre, qu'il dépeint non pas de manière traditionnelle mais avec avec les ruptures esthétiques nées de sa connaissance du cubisme. «The Mule Track». «Spring in the Trenches»... La chose passe la rampe. Les esprits se montrent libéraux. Une bonne partie de l'actuelle exposition de la Tate Britain a été fournie par l'Imperial War Museum. 

Dans les années 20 et 30, Nash se laisse séduire par le surréalisme. Mais un «surréalisme soft», si j'ose dire. Avec des couleurs claires, il ne perturbe que sagement l'ordonnance des choses. On pourrait parler d'insolite. C'est souvent réussi. Un style parfois proche de Giorgio de Chirico, prétextes archéologiques ou littéraires en moins. La Seconde Guerre Mondiale le ramène à son inspiration de 1917. Le vétéran redevient un des artistes officiels de guerre. Il faut dire avec le recul que Londres a eu là la main heureuse. Le plus connu d'entre eux reste Henry Moore, avec ses personnages anonymes réfugiés dans le métro lors des attaques aériennes. Moore, jusque là considéré comme élitaire, est devenu vraiment populaire entre 1940 et 1945.

Une mer d'avions abattus 

Paul Nash donne alors ses chefs-d'oeuvre, dont une extraordinaire mer d'avions allemands abattus. Il n'y a, comme toujours avec lui, aucun personnage sur la toile, qui évoque en dépit du sujet Max Ernst. Le tableau de 1941 s'intitule d'ailleurs «Totes Meer». Mer morte. Il y a comme cela quelques pièces maîtresses aux murs de la Tate. Et puis, plus rien après. Nash a disparu en 1946, sans qu'on sache où le nouveau monde l'aurait poussé. Les cartes se rebrassent vite dans les années 50 au Royaume-Uni, de plus en plus satellisé par l'Amérique. 

Allez donc voir cette rétrospective, et le reste du musée. Il y a beaucoup à découvrir dans une Tate nationale plus exotique et finalement moins conformiste que la Tate Modern. 

(1) Soyons justes. Il y a aussi Gilbert & George ou Bridget Riley.
(2) L'actuel directeur se nomme Alex Farquharson.

Pratique

«Paul Nash», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 5 mars 2017. Tél. 0044 20 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (Tate Gallery): "Totes Meer" de 1941, le plus célèbre sans doute en Angleterre des tableaux de Paul Nash.

Prochaine chronique le dimanche 27 novembre. Fantin-Latour revient au Musée du Luxembourg parisien.

 

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