Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La "Switch House" complète la Tate Modern de manière froide

Crédits: AP

L'ouverture était attendue depuis des années. On ne peut pas dire que la date retenue ait été la meilleure pour inaugurer la «Switch House» (littéralement «la maison tordue») de la Tate Modern londonienne. L'événement, qui n'a pas réussi à en devenir un, s'est retrouvé coincé le 17 juin entre les 90 ans d'Elizabeth II, fêtés le 10 juin, et le Brexit, qui a éclaté comme un coup de tonnerre le 23 juin. Construit par le tandem Herzog & DeMeuron, qui avait déjà roulé pour la première partie de la Tate Modern (révélée en 2000), le bâtiment n'en a pas moins coûté 260 millions de livres. Il a en plus fallu les trouver, même si tout le monde semblait d'accord sur le principe. La Tate avait besoin de nouveaux espaces. 

A quoi ressemble le résultat? A quelque chose de finalement peu spectaculaire. La capitale britannique s'est récemment ornée de tant de gratte-ciel que celui-ci a tout du nain. Dix étages, qu'est-ce que c'est, à l'heure actuelle, même si les plafonds se révèlent ci bien plus haut que ceux des appartements voisins? Disons que cette tour doit faire dans les 60 mètres de haut. Elle reste masquée par les perspectives. Si vous êtes sur la (splendide) passerelle du Millenium, vous voyez d'un côté la cathédrale Saint-Paul, qui est tout de même une grosse chose, et de l'autre l'ancienne centrale électrique transformée à coups de millions par les architectes bâlois en 2000. Il faut aller jusque sur le parvis pour apercevoir la «Switch» dans son intégralité. Les photographes ont dû beaucoup jouer de leurs grands angles pour les reportages .

Trois quarts de nouvelles acquisitions 

On connaît l'antienne (ou le refrain si vous préférez). Cette indispensable adjonction augmente la surface d'exécution de 60%. Elle dispose de salles assez grandes pour présenter les plus vastes installations contemporaines. Elle donne un toit aux vastes réservoirs de l'ex-centrale, déjà utilisés comme salles de conférences, de spectacles et tutti quanti. Et puis il y a les nouvelles acquisitions! Pour les expositions inaugurales, le 75% des œuvres aurait ainsi été acheté, ou reçu, depuis 2000. Une chose normale. Lors du divorce à l'amiable de la Tate, la Modern s'était vue prétéritée. L'art anglais, même moderne, était resté dans ce qui constitue aujourd'hui la Tate Britain. Les tableaux antérieurs à 1900 avaient passé à la National Gallery. Et rappelons à tout hasard que l'achat d’œuvres modernes internationales constituait un but secondaire. La Tate ne s'y était d'ailleurs mise que dans les années 1920, d'où l'importance d'un lieu comme le Courtauld Institute of Art. 

Lors de l'ouverture en 2000, cette relative pauvreté (les collections de Beaubourg sont infiniment plus riches) avait amené à un nouveau type d'accrochage, alors jugé révolutionnaire. La sacro-sainte chronologie avait fait place aux grands thèmes traversant l'histoire (récente) de l'art. Ce parti gommait habilement les lacunes. Il permettait aussi de répartir les surfaces. Sur les immenses murs blancs de la Tate, une toile cubiste ou surréaliste a l'air d'un timbre-poste. Il leur fallait bien un contre-pied, à moins qu'il ne s'agisse d'un contre-poids.

De grands thèmes un peu vaseux 

L'idée, dans ce musée que dirige Frances Morris depuis le tout récent départ du Belge Chris Dercon, n'a pas changé d'un iota depuis seize ans. L'accrochage actuel reprend donc les mêmes principes, en trichant un peu. Les sujets abordés dans l'ancien bâtiment (renommé «The Boiler House») touchent comme par hasard des artistes plus traditionnels que ceux de la «Switch House». Notez cependant qu'on pourrait mettre tout et n'importe quoi sous les différents bonnets. Quoi de plus vaseux que des thèmes comme «Matériaux et objets», «Dans l'atelier» ou «Art et société»? 

Il n'en reste pas moins que les salles de la «Switch House» sont encore plus vastes. Le visiteur s'y sent perdu, d'autant plus qu'il reste souvent assez seul au milieu de créations conceptuelles surdimensionnées. Qu'elle le veuille ou non, même si elle accueille 5 millions de gens par an au lieu des 2 millions prévus, la Tate Modern vit sur l'éternel malentendu. Par moderne, le public entend encore en 2016 des choses très classiques. Il suffit de comparer le vide abyssal de la «Switch Tower» avec la foule se pressant, dans le "Boiler House", à la rétrospective Georgia O'Keefe. L'entrée y coûte pourtant 19 livres, alors que la collection permanente demeure gratuite.

Politiquement correct 

Il faut hélas dire que la Tate est un musée froid. Beaucoup de béton. Des corridors énormes. Des escaliers roulants de grand magasin. Du néon blanc. Un peu de bois naturel, tout de même, histoire de réchauffer certains sols. S'il s'agit là d'un goût générationnel (il suffit pour s'en persuader de regarder certains restaurants mode aux allures d'hôpital), c'est aussi l'affirmation d'un dogme. Un peu anorexique, terriblement strict, en principe a-colore, le musée d'art contemporain se doit de dégager une morale en plus d'une esthétique. Celle-ci me semble diablement puritaine. Tout s'y base sur des principes. Frances Morris se fait d'ailleurs une fierté de présenter 50% d’œuvres réalisées par des femmes et de montrer (presque équitablement) les cinq continents. Plus politiquement correct on meurt, mais cette tendance apparaît aujourd'hui bien vivante. 

La chose n'empêche pas la «Swich Tower» de ne consacrer que quatre étages hors du sol (il y en a en tout dix) aux salles d'exposition. Le cinquième est réservé à l'«Exchange». Le sixième aux «Events». Le septième reste «Staff Only». Le huitième une «Member's Room». Le neuvième un restaurant. Et le dixième? Eh bien, il s'agit en fait de la terrasse. Une terrasse avec une vue plongeante. Trop plongeante, apparemment. Les voisins, qui ont payé très cher leur appartement (cher même pour Londres), sont furieux de cette intrusion et menacent la Tate de procès. Les voyeurs allégueront-il qu'il existe un «peeping art»?

Pratique

Tate Modern, Bankside, Londres. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, les vendredis et samedis jusqu'à 22h. Je vous parlerai tout prochainement de l'exposition Georgia O'Keefe, ouverte jusqu'au 30 octobre. 

Photo (AP): La «Switch House». Il reste en fait difficile de la voir aussi bien que ça.

Prochaine chronique le jeudi 22 septembre. La Casa Buonarotti de Florence rend hommage à Mathilde de Toscane, une féministe de choc du XIe siècle.

 

 

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