Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Royal Academy invite au jardin avec Monet et Matisse

Crédits: Royal Academy, Londres

Le mot fait rêver. Il suffit de constater la constance de son succès en librairie. Rien ne marche mieux que les livres sur le jardin, à part ceux sur la cuisine. La nostalgie d'un paradis perdu, sans doute. Nos sociétés hyper-urbanisées ont perdu ce dernier contact, si artificiel fut-il, avec une proche nature. 

La Royal Academy de Londres joue donc sur le velours en proposant «Painting the Modern Garden». Elle le fait d'autant plus que cette manifestation, coproduite avec le Cleveland Museum, se voit sous-titrée «Monet to Matisse». Plus commercial, tu meurs! Les quelque trente Monet et la demi-douzaine de Matisse se voient de plus entourés par assez de Renoir, de Bonnard, de Vuillard ou de Van Gogh pur faire sauter l'audimat. Notez que l'opération n'apparaît pas totalement réussie, en dépit des foules agglutinées dans Burlington House. Le modeste accrochage consacré par la National Portrait Gallery aux 100 ans de «Vogue» draine encore bien davantage de monde. Impossible d'entrer. Que voulez-vous, les goûts changent...

La fuite devant le monde industriel

Montée par William Robinson pour Cleveland et par Ann Dumas pour la Royal Academy, «Painting the Modern Garden» vise à montrer l'importance du jardin dans la peinture après 1860. Les choix des impressionnistes, puis de leurs successeurs, répondaient à un changement social. Le jardin prend son essor à cette époque. La bourgeoisie quitte volontiers les centres urbains pour une périphérie plus verdoyante. Il faut avoir autour de la villa, ou devant la maisonnette, des arbres et surtout des fleurs. C'est l'échappatoire au monde industriel et à la modernité galopante. D'immenses terrains se virent alors sacrifiés aux lotissements. On dit que 185.000 hectares anglais (pays où l'on compte il est vrai en «acres») se virent alors sacrifiés pour créer des lopins de terre à l'intention d'ex-citadins. 

Il n'est pas question de sociologie, ni même d'histoire, dans cette exposition voulue aimable et divertissante. A peine y parle-ton d'horticulture. Quelques vitrines évoquent l'apparition, ou plutôt la domestication, de nouvelles espèces en Europe comme le chrysanthème et la glycine. On sait tout l'usage que Claude Monet, qui aménagea successivement plusieurs jardins entre Vétheuil, Argenteuil et Giverny, fit du nymphéa. Une plante éminemment reposante. Zen en quelque sorte. Pour les commissaires, les grandes toiles horizontales du maître constituent du reste «une réponse aux événements traumatisants de la première Guerre mondiale.»

De l'Espagne à la Russie

L'essentiel se compose cependant de tableaux (environ 120) venus de tous les musées du monde, avec une préférence pour les pays anglo-saxons. Tout commence très fort avec deux grandes toiles verticales des années 1860, signées l'une Renoir et l'autre Monet. Il s'agit de bouquets certes situés à l'intérieur, mais composés de fleurs cueillies au jardin. Une œuvre plus modeste dans ses dimensions explique la chose. Exécutée par Renoir en 1873 et venue d'Hartford, elle montre Monet au au travail devant sa maison d'Argenteuil, parmi les dahlias sauvages. Nous sommes ici à la limite du jardin classique, normalement bien ordonné. Où débute-t-il en fait, celui-ci? On ne peut pas dire qu'un verger vu par Pissarro fasse déjà partie du lot. 

L'exposition ne se limite pas à la France, en dépit de la précoce ruée américaine sur les impressionnistes. L'Espagne est ici présente avec Sorolla, Joaquin Mir ou Rusiñol. Les Etats-Unis grâce à Sargent ou Childe Hassam. Tout un dossier se voit consacré au Berlinois Max Liebermann et à son mini parc du Wannsee. Il y a des fleurs d'Emil Nolde, de Wassili Kandinsky ou d'Edvard Munch. Rien que du beau monde... On n'ose imaginer la somme d'assurance que le tout représente. Il s'agit de faire riche, même si des noms plus modestes se révèlent aussi présents. Je pense à Le Sidaner ou à James Tissot, qui propose le tableau sans doute le plus insolite. Tissot est un grand peintre. Après la rétrospective de Rome, dont je vous ai parlé, il y aura celle du Musée d'Orsay.

Triptyque reconstitué 

Les toiles, à part les décorations de Vuillard, restent souvent de taille moyenne. La Royal Academy étant un immense paquebot, il fallait soigner le décor. L'institution a fait appel à Robert Carsen, capable du meilleur (Marie-Antoinette au Grand Palais) comme du pire (l'impressionnisme et la mode à Orsay). Le Canadien tient cette fois une honnête moyenne. Sa principale intervention a consisté à créer une salle dans une autre afin de diminuer le gigantisme du hall. Le reste a le tact de ne pas se faire remarquer, à part les vitrines sur les livres de botanique, conçus comme des serres miniatures. C'est ce qu'on appelle un effet de mise en scène...

L'ensemble propose donc une agréable promenade, avec quelques très beaux tableaux. L'un d'eux n'est pas près d'être revu tel quel. Il s'agit d'un colossal triptyque de Monet, avec les inévitables nymphéas aquatiques. Un tiers vient de Kansas City, le second de Cleveland et le troisième de Saint Louis. Une jolie opération de dépeçage et de ravaudage...

Pratique 

«Painting the Modern Garden, Monet to Matisse», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 20 avril. Tél. 0044 20 73 00 80 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 21h30.

Photo (Royal Academy): Le verrier Louis Confort Tiffany peignant dans son jardin de Long Island par le Madrilène Joaquin Sorolla, 1911.

Prochaine chronique le vendredi 4 mars. La presse spécule sur l'avenir de la collection de Jean Claude Gandur.

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