Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Royal Academy déroule le tapis rouge pour Ai Weiwei

Une forêt a envahi la cour de la Royal Academy (RA) à Londres. Une forêt si coûteuse qu'il a fallu lancer un appel de fonds spécial pour la faire venir jusque là. Ces arbres se révèlent en fait composites. Ils sont sortis du cerveau d'Ai Weiwei, à laquelle l'institution dédie une vaste exposition à l'intérieur. Le Chinois se retrouve en quelque sorte chez lui. Les membres de l'Académie l'ont élu parmi les leurs après l'arrestation arbitraire de l'artiste à Pékin en 2011 (1). Une mesure de solidarité et une preuve d'admiration pour l’œuvre en même temps. Avec Ai, les deux choses apparaissent toujours liées. 

Dans le vaste bâtiment victorien, dont l'autre occupant est étrangement le Genevois Jean-Etienne Liotard (1702-1789), Ai succède sur l'étage noble à David Hockney (un triomphe) ou à Anselm Kiefer (un succès d'estime). Si ses œuvres semblent particulièrement bien adaptées au lieu, c'est qu'elles se sont souvent vues repensées pour lui. L'Asiatique dispose ici des très grandes salles et d'une vertigineuse hauteur sous plafond. Le grand lustre composé de bicyclettes, qui furent naguère si populaires en Chine, peut ainsi prendre une dimension étonnante.

Tremblement de terre 

«Ai Weiwei est sans doute aujourd'hui l'artiste le plus célèbre du monde», a dit dans la critique de cette manifestation «The Guardian». C'était avant de préciser que cette renommée était largement due aux prises de position contre le régime officiellement communiste de Pékin. Depuis son retour au pays en 1993, Ai a en effet multiplié les critiques et les provocations. Il régnait par exemple une omerta officielle après le tremblement de terre du Sechouan, en 2008. Ai a enquêté, aidé comme toujours par une équipe de supporters inconditionnels, prêts à prendre des risques pour lui. La RA peut ainsi aligner aux murs 5000 noms d'enfants morts dans le cataclysme. C'est l'acte politique. Mais il y a aussi là des tonnes de tiges de métal récupérées clandestinement des décombres. Ai compose avec eux un «paysage» vallonné, d'une grande beauté. Il s'agit là du choc esthétique. 

L'exposition ne s'intéresse qu'aux deux dernières décennies. Elles ont pourtant une préhistoire. Rappelons que l'homme est né en 1957, en plein maoïsme. Son père s'est vu arrêté peu après pour sa dissidence. Il a fait des années de camp de travail, avec rééducation, puis il a subi un très long temps d'exil. La chose explique une des pièces présentées dans une vitrine, presque en fin de parcours. Le public y voit un squelette. Il s'agit d'ossements d'un homme, découverts dans un ancien camp. Ai les a fait couler en bronze, puis peindre en blanc. Ici comme ailleurs, l'artiste développe une idée que d'autres exécutent.

Scènes de prison 

D'autre réalisations prenantes se découvrent dans des salles qu'elles occupent, en principe, entièrement. La moins métaphorique est une suite de grandes boîtes de métal, dans lequel sont reconstituées en cire, de manière très réaliste, des scènes de l’incarcération au secret d'Ai pendant quatre-vint un jours, en 2011. Là, pas besoin de clé d'interprétation. Il en faut davantage pour décrypter le sens des vases antiques qu'Ai a fait recouvrir de peinture plastique avec des slogans publicitaires, ou l'armoire dans laquelle de bocaux de verre contiennent la poussière d'urnes anciennes pulvérisées (2). Je réprouve bien sûr l'acte de saccage, mais il me faut reconnaître la puissance du résultat. La nouvelle Chine, qui a démoli presque intégralement le vieux Pékin dans l'indifférence mondiale, a fait de l'histoire un objet commercial ou de musée.

Ai a pu venir à Londres pour le vernissage, il y a quelques semaines. L'Etat lui a rendu son passeport, confisqué en 2011. Il s'est lancé depuis dans de nouvelles aventures. La dernière d'entre elles concerne aussi Lausanne, où une exposition est prévue pour lui au Musée cantonal des beaux-arts de Bernard Fibicher en 2017. L'institution vaudoise participe, avec Berlin ou New York, à la collecte de Légo afin qu'Ai puisse construire avec ces briques une installation colossale. L’entreprise danoise a refusé sa commande. Elle a peur de perdre le marché chinois, pour lequel chacun se prostitue aujourd'hui. On doit maintenant rire jaune du côté de Copenhague.

Nouvelle affaire à suivre, donc. Mais avec Ai Weiwei, à la fois violent, imprévisible et malicieux, il se passe toujours quelque chose. 

(1) Motif allégué: fraude fiscale.
(2) Il y a aussi à Londres des meubles et des installations faits avec les débris de temples anciens que le gouvernement fait ou laisse détruire sans vergogne. Il est aussi question du grand atelier de l'artiste, démoli à coup de bulldozer pour «malfaçon» en 2011.

Pratique

«Ai Weiwei», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, jusqu'au 13 décembre. Tél.0044 20 73 30 80 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Liotard dure pour sa part jusqu'au 31 janvier. Photo (AFP): Ai Weiwei parmi les arbres artificiels, dans la cour de la Royal Adademy.

Prochaine chronique le vendredi 13 novembre. Le Salon des Antiquaires ouvre à Lausanne. Comment la foire se porte-t-il?

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