Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Royal Academy célèbre Charles Ier, "roi et collectionneur"

Crédits: Royal Academy, Londres 2018

C'était le 30 janvier 1649 par un froid glacial. Détrôné, puis condamné, Charles Ier d'Angleterre traversait Banqueting Hall pour se rendre sur le lieu de son exécution publique. Il eut ainsi l'occasion de voir pour le dernière fois ce bâtiment classique commandé par ses soins à l’architecte Inigo Jones. L'ex-roi eut a sans doute aussi eu un regard pour le plafond, où Rubens avait peint à sa demande l'apothéose de son père Jacques Ier. Il ne lui restait plus ensuite qu'à se faire décapiter à la hache pour «haute trahison». Comme sa grand'mère Mary Stuart. 

Miraculeusement épargné par le grand incendie de Londres de 1666, celui du palais de Whitehall voisin de 1695 et les bombes de la dernière guerre mondiale, Banqueting Hall pourrait former le début de l'actuelle exposition «Charles I, King & Collector» de la Royal Academy. Un «highlight» de l'année. Il s'agit de montrer, afin de marquer les 250 ans de l’institution (fondée sous George III mais bien vivante), les débuts du collectivisme en Angleterre. En 1625, quand il monta sur le trône à 25 ans, Charles partait de presque rien. Ni Henri VIII, ni Elizabeth, souverains pourtant fastueux, ne s'étaient entourés de tableaux, de sculptures ou d'objets antiques. Le premier prince à avoir manifesté ce goût fut Henri, le frère aîné de Charles, à qui la National Portait Gallery a consacré en 2012-2013 une exposition («The Lost Prince»). Las! Henri mourut tout jeune, ce qui permit à Charles de régner.

Un règne malheureux 

L'actuelle présentation ne brosse pas le portrait de Charles Ier, dont le règne malheureux finit par deux guerres civiles et religieuses, avant qu'il soit capturé et jugé. Une première. Si bien des rois avaient été assassinés avant lui, il s'agissait cette fois d'un réel procès mené par une émanation populaire. Il faut dire que Charles voulait étendre son pouvoir, qu'il estimait de droit divin, dans un pays ne s'y prêtant pas. Si la France ou l'Italie autorisaient ces dérives, il existait en Angleterre une solide tradition parlementaire. Charles avait en plus le tort de glisser vers le catholicisme, ne serait-ce qu'en raison de son union avec Henriette-Marie, la fille d'Henri IV et de Marie de Médicis. Une position indéfendable quand on est chef de l'Eglise anglicane! 

Si Charles se montrait (contrairement à son fils Charles II) d'une insigne maladresse politique, il s'est donc vu sauvé par son goût pour la postérité. L'homme aimait les arts. Il achetait beaucoup, souvent par lots entiers comme plus tard Catherine de Russie. La chose faisait de lui davantage un héritier qu'un innovateur. En 1627, il se porta ainsi acquéreur d'une partie de la collection des Gonzague de Mantoue. Le plus bel ensemble d'Italie avec celui des Este de Modène, aujourd'hui à Dresde, et celui Médicis, toujours en place à Florence. Devant ces merveilles accumulée, dont la Royal Academy se fait le reflet, il est cependant permis de dire que les vrais esthètes furent cinq ou six générations de Gonzague. Notons cependant que Charles pratiqua aussi des échanges avec certains de ses grands vassaux. Pas toujours heureux du reste! Tout un album de portraits dessinés par Holbein contre un seul Raphaël, c'était cher payé (1).

Rubens et Van Dyck 

Bien sûr, Charles voulut aussi s'entourer d'artistes célèbres. Guido Reni et Le Guerchin déclinèrent son invitation, officiellement pour ne pas servir un roi plus ou moins protestant. Rubens ne fit que passer, puis envoyer des tableaux (merveilleux il est vrai) depuis Anvers. Ne s'installèrent à la Cour qu'Orazio Gentileschi, que vint soutenir sa célébre fille Artemisia, Daniel Mytens et Anton van Dyck. Indispensables, ces deux derniers! lls donnèrent à l'Europe entière l'image «glamour» du couple royal et de ses enfants. Nombreuses de ces effigies, exécutées parfois à plusieurs exemplaires, firent en effet l'objet de cadeaux diplomatiques. 

Il n'empêche que la réunion à laquelle est parvenue la Royal Academy, aujourd'hui gérée par Christopher Le Brun, estomaque. Surtout si l'on se dit qu'un dixième seulement des œuvres ornant les palais de Charles 1er est réunie (2). Il faut dire que Cromwell, le président à vie de cette sorte de république que formait le Commonwealth, a tout vendu. Officiellement pour éponger les dettes royales. En réalité dans l'intention d'effacer le traces de la monarchie et par puritanisme. Charles II arrivera à remettre la main sur les tableaux et les antiques demeurés en Angleterre. Mais pas les autres. Et les Français ou les Espagnols se sont bien servis, ces derniers voulant notamment récupérer les œuvres données par Philippe IV à Charles Ier afin de sceller un mariage hispano-anglais n'ayant jamais eu lieu. Charles n'avait rien rendu...

Une impression d'opulence 

Le Prado ou le Louvre (qui a assuré le service minimum) ont donc participé comme nombre d'autres institutions à cette exposition hors pair. C'est cependant le Royal Trust actuel qui a fourni la moitié des tableaux ou sculptures romaines. Cette entité créée par Elizabeth II a coproduit l'exposition. Voilà qui assure au total les plus beaux Van Dyck, des Rubens prodigieux, des Titien extraordinaires, les neuf toiles du «Triomphe de César» de Mantegna (en piteux état hélas), des Véronèse, des Corrège, des Tintoret, des Dürer ou des Holbein. Le goût de Charles, qui était celui de son époque, allait avant tout à l'Italie et aux pièces de grand format. C'est un défilé de chefs-d’œuvre patentés. Aucune pièce faible. Une extraordinaire impression d'opulence. Un style palatial allant vers sa fin. Quand il deviendra Charles III, l'actuel héritier du trône britannique ne résidera plus à Buckingham, qu'il compte transformer en musée. Il l'a dit l'année dernière. 

Précédée par une salle réunissant les portraits (eux aussi superbes) des principaux acteurs, dont les intermédiaires utilisés par Charles Ier, l'exposition s'autorise quelques focus. La rotonde de ce lieu convenant particulièrement bien à la manifestation abrite les grands portraits équestres de Charles par Van Dyck, dont une moitié vient de l'étranger. Un cabinet propose de petits bronzes, des tableautins signés Paul Bril ou Adam Elsheimer et le plus beau camée antique qui soit. Désolé. Il faut attendre son tour pour le regarder. La manifestation attire en effet les foules, pas forcément âgées. On leur a fait comprendre qu'elles ne verraient plus jamais un tel rassemblement. Et c'est sans doute vrai.

(1) Charles II a récupéré l'album.
(2) Chaque étiquette indique le lieu exact où se trouvait le tableau sous Charles Ier. Elle donne aussi le prix obtenu par l'oeuvre aux ventes ordonnées par Cromwell. Le tableau le plus cher était un Corrège. Huit cent livres. Une somme colossale à l'époque.

Pratique 

«Charles I, King and Collector», Royal Academy, Picadilly, Londres, jusqu'au 15 avril. Tél. 0044 20 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Royal Academy, Londres 2018): Portrait de famille par Van Dyck. Charles Ier, Henriette Marie et à gauche le futur Charles II.

Prochaine chronique le samedi 10 mai. En bonne logique, je vais vous parler de l'exposition de la Queen's Gallery sur Charles II, qui forme la suite.

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