Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / La robe de mariée en gloire au V & A

Il ne manque que la "Marche nuptiale" de Mendelssohn, mais tout le monde peut la siffloter dans sa tête. Jusqu'au 15 mars 2015, le Victoria & Albert de Londres propose une histoire de la robe de mariage depuis 1770. Il y a là 80 vêtements prenant souvent de la place. On sait qu'au beau temps de la haute couture, une telle tenue servait de bouquet final, avec son voile, à tout défilé bien conçu. 

Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, il s'agit pourtant là d'une relative nouveauté. Rien ne distingue, au XVIIIe siècle la robe de mariée d'une autre un tant soit peu coûteuse. On s'unissait volontiers en couleurs et chez soi, parfois dans la soirée. C'est le XIXe, l'époque victorienne pour les Anglais, qui a mis au point le cérémonial avec invités, demoiselles d'honneur, "best man", réception et tout ce qui s'en suit. Le blanc a alors fait son apparition. Il transformait les épouses en communiantes montées en graine. Il faut noter que cette vision a fini par devenir mondiale. Il suffit, pour s'en persuader, de regarder les Japonaises ou les Coréennes.

Deux étages, dont une terrasse 

Rénové il y a quelques années, le secteur permanent dédié par le V &A à la mode se compose de galeries dont la forme circulaire a permis l'installation d'une sorte de gâteau (de mariage?) au centre. C'est dans ce dernier que se trouvent les robes. La partie historique occupe le rez-de-chaussée. La suite, avec les créations actuelles, s'étale ce que l'on pourrait appeler la terrasse. Tout commence très vite. Le XVIIIe et le XIXe se voient réglés en deux coups de cuillère à pot. Il faut d'ailleurs se persuader qu'il s'agit bien là de "wedding dresses" et de leurs accessoires. 

Le rez n'en abrite pas moins deux créations stupéfiantes des années 30. En 1934, Baba Beaton, la sœur du photographe mondain Cecil Beaton, épousait un membre de la "high society". Le génial Charles James, alors âgé de 28 ans, imaginait un fourreau blanc se terminant par une double traîne. C'est ultra-spectaculaire. L'autre tenue, dont la presse de 1933 avait tant parlé à l'avance que le public créa un bouchon de circulation de trois heures pour l'admirer à Knightsbridge, était arboré pour sa première union par Margaret Campbell, la future scandaleuse duchesse d'Argyll (1). C'était l’œuvre, nettement plus classique, de Norman Hartnell, qui habillera dans les années 1940 et 1950 la reine Elizabeth.

Camilla, Gwen Stefani et Dita von Teese 

Après avoir vu sur écran les noces de William et de Kate, le visiteur peut emprunter l'escalier pour se retrouver face aux extravagances de John Galliano, de Vera Wang ou de Christian Lacroix, l'ensemble restant cependant dominé par les Anglo-saxons. C'est "flashy" au possible, souvent à la limite de la vulgarité. Le mariage devient une sorte de "show" destiné aux photographes. Notez que les stars ont prêté, à commencer par Gwen Stefani. Les altesses ne sont pas demeurées en reste. Camilla, duchesse de Cornouailles, a ainsi confié la robe qu'elle portait à Windsor en s'unissant bien tardivement au prince Charles. 

La vedette lui est cependant volée par Dita von Teese. Sa stupéfiante crinoline bleue, large comme une montgolfière dans le bas et étranglée à la taille, occupe la place d'honneur sur la terrasse. Il faut dire qu'elle illustre aussi le talent de Vivienne Westwood, ex-punkette anoblie par la reine. Or le V & A a monté, il y a quelques années, la grande rétrospective Westwood à laquelle manquait la robe de Mrs Marilyn Manson (dont Dita a divorcé depuis).

Un musée dopé par la mode 

Hyper médiatisée, de "L'Express" à "Vogue" en passant par le "New York Times", l'exposition connaît bien sûr un succès fracassant. Le V & A remplit régulièrement ses caisses avec des fringues. Il suffit de penser au tout récent "Glamour of the Italian Fashion". Les présentations sérieuses, comme celle (magnifique) dédiée à l'architecte du XVIIIe britannique William Kent, marchent infiniment moins bien. On finit par se demander si le musée, qui constitue une entreprise semi-privée et donc commerciale, ne fera plus un jour que du "bling bling" et de la paillette. La même question vaut, à Paris, pour les Arts décoratifs. 

(1) Le mariage avec le duc s'est terminé par un divorce fracassant en 1963. Une photo pornographique, montrant une fellation, avait circulé dans Londres. Le monsieur était privé de tête, mais on a pensé à l'acteur Douglas Fairbanks Jr. La femme était cachée par ses cheveux. Il s'est cependant trouvé quelqu'un pour reconnaître de collier de perles de Margaret... Le musée ne raconte pas la chose. C'était délicat si l'on pense que la robe a été offerte au musée par l'intéressée.

Pratique 

"Wedding Dresses, 1770-2014", Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 15 mars 2015. Tél. 004020 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (AP): Dita von Teese portant la robe bleue. Elle a derrière elle Christian Louboutin.

Prochaine chronique le jeudi 21 août. Florence expose Jacopo Ligozzi, artiste protéiforme des années 1600. Une révélation.

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