Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / La reine invite à redécouvrir Castiglione

Le titre anglais évoque un "lost genius". Il faut dire que, depuis la fin du XVIIIe siècle, le nom de Benedetto Castiglione (1609-1664) ne dit plus rien au grand public. Le néo-classicisme ambiant a démodé le Génois vers 1800. Vers 1760, le mot évoquait pourtant à lui seul un genre pastoral coloré. Boucher ou Huet peignaient  "à la Castiglione" des cortèges d'animaux, surchargés d'objets, dans des paysages de fantaisie. 

L'homme revient aujourd'hui à la Queen's Gallery de Londres. Une démarche logique. Le contenu de l'atelier de l'artiste, mort à Mantoue au service des Gonzague, s'est retrouvé on ne sait trop comment à Venise. Il y a été acquis par le consul Smith, un personnage dont l'influence sur le goût se révélait immense. L'homme (dont on peut encore voir l'appartement intact, donnant sur le Grand Canal) était surtout marchand. Il a servi de passeur à l'art vénitien en Angleterre, y envoyant œuvres et créateurs. C'est par son entremise que Canaletto est arrivé sur sol britannique, où il fit une seconde carrière.

Un ensemble à l'état de neuf 

Dans les années 1760, Smith a ainsi vendu au jeune George III l'ensemble des dessins et gravures de Castiglione en sa possession. L'ensemble a passé par succession à Elizabeth II. La dame possède du coup 250 Castiglione à l'état de neuf. Ils figurent à Windsor aux côté des 600 Guerchin, des 900 Carlo Maratta et d'un nombre hallucinant de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. Mais en mineur. Comprenez par là que si elles ont été admirablement répertoriées et analysées, comme le reste des collections royales, les feuilles n'ont jusqu'ici fait l'objet d'aucune exposition individuelle.

Soyons justes. Tout n'a pas été sorti des boîtes. De l'Italien, les murs de la Queen's Gallery ne supportent que 80 pièces, triées sur le volet. Il y a là des dessins, que l'homme traçait non pas au crayon, mais au pinceau plongé dans une huile rouge, des gravures et quelques monotypes. Monotypes? Un procédé inventé par le Génois. Il s'agit d'une gravure tirée à un seul, au maximum deux exemplaires. La plaque, simplement peinte, est pressée sur une feuille de papier, le dépôt coloré se voyant parfois retravaillé. L'idée ne connaîtra qu'une tardive postérité. Pour la suite, il faut attendre Edgar Degas (1834-1917). L'actuelle présentation ne comporte en revanche aucun tableau.

Des dessins à l'huile rouge 

Comment caractériser Castiglione? Par la fantaisie. Doté d'un caractère difficile même pour une époque supportant tout des artistes, persuadé de son talent, le peintre se laissait aller dans cet œuvre privé à son inspiration. Beaucoup de ces grands dessins ne possèdent aucun sujet précis. Tracés avec des lignes fluides, les personnages se mêlent aux animaux et à la végétation. Il y a cependant des variations sur des thèmes connus. Certains passages bucoliques de la Bible forment une inépuisable source de créations à contenu religieux aimable. Notons cependant que Castiglione, que ses contemporains appelaient "il Grechetto", a également donné sur le tard des figures de saints douloureuses, dans le goût de la Contre-Réforme. 

Éblouissant, l'ensemble comprend aussi des têtes inspirées par les Nordiques. Castiglione a très tôt découvert les gravures de Rembrandt. Il en a retenu le pittoresque, le clair-obscur et les autres formes extérieures. L'art de Castiglione reste en effet sans réelle profondeur. Il est fait pour le plaisir de l’œil plus que pour l'analyse intellectuelle. Une idée très peu conventionnelle en 2013...

Pratique

"Castiglione, The Lost Genius", Queen's Gallery, Buckingham Palace, jusqu'au 16 mars. Site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Bon catalogue à petit prix. Signalons que la Royal Collection présente parallèlement "Royal Paintbox" (jusqu'au 26 janvier) sur les artistes amateurs de la famille royale depuis le XVIIe siècle à Windsor. Elle montre "High Spirits" (jusqu'au 2 mars), sur les cruelles caricatures tracées à la fin du XVIIIe siècle par Thomas Rowlandson, au palais de Holyrood à Edimbourg. En 2014, la Collections royale proposera à Londres l'art sous les premiers rois George (1714-1760) et une grande manifestation autour de la photo anglaise de voyage au XIXe siècle. Photo (Royal Collection): L'un des dessins de Castiglione. Celui-ci a été copié par Fragonard à Venise.

 

Les cadeaux de la Royal Academy à Sa Majesté. Osé! 

Impossible de ne pas l'avoir remarqué. En 2012, Elizabeth II fêtait ses soixante ans de règne. La Royal Academy, fondée en 1768 sur le modèle français adopté par Louis XIV, se devait d'organiser quelque chose. L'institution, qui propose chaque été son "salon", un salon à l'ancienne avec des tableaux jusqu'aux plafonds, a donc prévu des boîtes. Elles renferment beaucoup d’œuvres sur papier. Le tout a été remis à Sa Gracieuse Majesté. Et comme c'est une dame bien élevée, elle en montre aujourd'hui le contenu dans les salles de la Queen's Gallery laissées libres par l'exposition Castiglione. 

"Gifted" (qui signifie à la fois "donné" et "talentueux") fait très anglais. Comprenez par là que tous les styles se voient représentés dans un bel œcuménisme. L'Academy se veut de nos jours très ouverte. La preuve! Tracy Enim, qui s'est fait un nom en montrant son lit souillé et ses petites culottes, y possède aujourd'hui un statut de professeur. Tracy a donc donné un dessin. Il rejoint une superbe aquarelle d'Anish Kapoor comme des projets architecturaux de Sir Norman Foster et de David Chipperfield. Il se trouve aux cimaises bien d'autres noms, inconnus sur le Continent. L'art anglais a toujours eu tendance à faire cavalier seul. Normal dans un pays aimant autant les chevaux!

Pratique

"Gifted", même lieu et horaire que Castiglione. L'exposition dure également jusqu'au 16 mars.

Prochaine chronique le vendredi 10 janvier. Le "Swiss Press Photo" au château de Prangins, une catastrophe.

 

 

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