Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Queen's Gallery reflète les splendeurs de l'Inde

Crédits: Royal Collection, London 2018

Il y a un peu plus de soixante-dix ans que l'Empire des Indes a disparu, mais il en reste rour de même quelque chose. Le souvenir, d'abord. Les vestiges de ses fastes anciens ensuite. Jusqu'au 14 octobre, la Queen's Gallery, inaugurée en 2002 à côté de Buckingham, peut ainsi présenter «Splendours of the Subcontinent». Il ne s'agit pas d'un vain mot. Dans ce bâtiment construit en pur style néo-classique, comme un pied de nez au modernisme, c'est un ruissellement d'or et de pierreries. Et encore, tout ne se retrouve-t-il pas là! Les œuvres indiennes trop connues de la Royal Collection ne font pas partie des pièces sorties pour l'occasion. Je pense au fragment de trône en forme de lion offert par un maharadjah à George III à la fin du XVIIIe siècle ou aux spinelles (1) de la reine, récemment montrés au Victoria & Albert Museum en compagnie des joyaux Al-Thani. Quant à Koh-i-Nor, offert en 1850 à la reine Victoria, il n'a pas bien sûr quitté la couronne britannique. On sait que sa propriété se voit souvent revendiquée par l'Inde actuelle. Ne réveillons pas le tigre du Bengale qui dort...

Vouée cette fois à un art extra-européen, l'exposition tranche avec celles qu'organise régulièrement la Queen's Gallery à partir des colossales collections royales britanniques. Celles-ci ont été érigées en fondation par Elizabeth II, je le rappelle, afin que rien n'en sorte à l'avenir, comme cela avait été le cas jusqu'à son accession au trône. Elle y incorporé des biens venant de sa mère et surtout de sa grand'mère, l'impérieuse et sèche Queen Mary, morte en 1953 Une insatiable collectionneuse de Fabergé et de boîtes en or. Cette dernière développait aussi un faible pour les miniatures indiennes. Autant dire qu'une partie de celles aujourd'hui présentées ici proviennent d'elle. La dame ne manifestait peut-être pas très bon caractère, mais elle avait l’œil.

Une page d'histoire coloniale 

Si l'exposition montre des œuvres d'art, elle raconte aussi une page d'histoire controversée. En 1600, la reine Elizabeth (Elizabeth Ire, cette fois) accorde des privilèges à l'East India Company. Le temps est aux premières aventures coloniales. Deux ans plus tard, les Pays-Bas lancent leur flotte en direction de l'Indonésie. Il s'agit là d'entités privées, mais elles auront toujours davantage tendance à se conduire comme des états dans l'Etat. En 1619, L'East India Company prend pied à Surat. Elle tisse dès lors sa toile d'araignée, aidée par la chute de l'Empire Moghol en 1707. Le pays comprend des centaines de principautés rivales, que les Anglais manipulent comme des pions. La concurrence française en Inde disparaît en 1763, après la défaite de Louis XV dans la Guerre de Sept Ans. Les Britanniques contrôlent au XIXe les deux tiers du sous-continent. Révolte sanglante en 1857-58. La Compagnie est alors dissoute. La Couronne reprend tout. Victoria se voit couronnée impératrice des Indes en 1876.

On connaît la suite par le cinéma. Stephen Frears, qui avait déjà tourné «The Queen» en 2006, a donné «Confident royal» en 2017. Victoria, qui n'accomplira jamais le voyage, jouera le jeu. Elle se mettra au hindi et s'entourera de personnel indien. C'est son fils, le futur Edouard VII, qui partira quatre mois afin de faire une tournée de maharadjahs en 1875. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié, c'est bien connu. Edouard recevra les chefs-d’œuvre d'un artisanat indien alors moderne. Tout est en or, ou presque. L'argent se fait si rare dans les vitrines que c'est lui que le visiteur finit par remarquer. Les orfèvres ont travaillé d'arrache-pied pour donner le plus ciselé, le plus ajouré et le plus repoussé possible. Le public reste pantois devant tant de virtuosité, même si elle ne correspond plus au goût moderne. Notons qu'Edouard se fera un parfait ambassadeur pour cette orfèvrerie. Elle se verra exposée à Londres, puis dans l'Europe entière. Les historiens pensent qu'avec toutes les étapes, cette vaisselle d'or a dû attirer 2,5 millions de personnes. Une excellente «pub» pour l'Inde!

Cadeaux diplomatiques

Les salles suivantes présentent donc des miniatures en pagaille, mais aussi des livres, des calligraphies et quantité d'objets. Certains sont des cadeaux reçu par George V et son épouse, la reine Mary. Le couple fera en effet deux voyages. L'un en 1905-1906. Le second en 1911-1912. Il s'agira déjà de resserrer les boulons. Les première velléités indépendantistes se sont manifestées très tôt, même si l'indépendance de l'Inde et du Pakistan ne viendra qu'en 1947. Les présents se révèlent un peu moins fastueux, certes, mais ils se révèlent plus que dignes. On ne peut pas recevoir tous les jours une fontaine à parfums constellée de pierreries ayant demandé cinq ans de travail, comme Edouard VII. Il y a là quelques pièces anciennes. Assez belles. Mais peu, finalement. L'essentiel de la Royal Collection, sauf pour les miniatures, date de la fin du XIXe siècle et des débuts du XXe. Nous sommes après tout là dans le monde des présents diplomatiques!

(1) Les spinelles sont des pierre précieuses rouges, souvent confondues avec les rubis.

Pratique

«Splendours of the Subcontinent», Queen's Gallery, Buckingham Palace Road, Londres, jusqu'au 14 octobre. Tél. 0044 303 123 73 01, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 9h30 à 17h30. Je vous recommande le «shop». Il joue avec beaucoup d'humour la carte du kitsch. J'ai un faible pour le coussin brodé des mots «God Save the Queen».

Photo (Royal Collection, Londres 2018): Détail de l'un des objets en or reçus par le futur Edouard VII en 1875-1876.

Prochaine chronique le dimanche 30 septembre. La Bibliothèque de Genève fête Nicolas Bouvier. "Follement visuel".

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