Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Queen's Gallery raconte le "merry monarch" Charles II

Crédits: Royal Trust, Londres 2018

Il était dépensier. Il était débauché. Mais dans le fond, «The Merry Monarch» a laissé un bon souvenir aux Anglais. Installée à la gauche de Buckingham Palace dans un bâtiment construit entre 1999 et 2002, la Queen's Gallery propose aujourd'hui une belle et intelligente exposition sur Charles II (1630-1685). Conçue dans un esprit différent, plus historique qu'artistique, elle se raccroche bien sûr au «Charles I, King and Collector» de la Royal Academy dont je vous ai parlé hier. Il existe un d'ailleurs billet commun permettant de visiter le père et le fils. Le Charles Ier, comme je vous l'ai dit, constitue une coproduction avec le Royal Trust. 

Si les Britanniques n'ont pas oublié Charles II, encore incarné il y a une dizaine d'années au cinéma par Rupert Everett ou John Malkovich, le cousin de Louis XIV reste fort mal connu dans les pays francophones. Sa vie tient pourtant du roman. A 14 ans, alors que se père lutte contre les Puritains de Cromwell, il est déjà chef de guerre. Il connaît tous les exils, et bien des trahisons, entre deux tentatives malheureuses de reprendre la couronne à laquelle il a droit après l'exécution de son père en 1649. Après la bataille de Worcester, Charles doit se cacher dans un arbre avant de réussir à fuir. Ses chances de retour au pouvoir apparaissent alors nulles. Et pourtant, après l'échec du fils de Cromwell à maintenir la république, l'exilé sait forcer la chance en 1660.

Meubles d'argent 

Le règne de Charles n'est pas juste brillant. Il se veut clinquant. Le nouveau monarque, qui n'a en fait pas un sou, multiplie les fêtes. Il se commande des meubles en argent (qui existent encore, ils sont dans l'exposition). Il diffuse son image partout, faisant notamment graver d'admirables portraits le représentant. C'est un roi de la com'. Sa vie scandaleuse alimente en plus les gazettes. Le roi, qui déteste les ruptures, a six ou sept maîtresses en même temps. Il reconnaît au moins douze enfants illégitimes, dont descendent aujourd'hui nombre d'aristocrates anglais. Leurs mères sont tantôt duchesses, tantôt actrices. Il ne lui manque qu'un héritier légitime. Son épouse a fait quatre fausses couches. Il refuse de la répudier. Arrivée habillée comme une nonne du Portugal, Catherine de Bragance doit pourtant se demander ce qu'elle fait dans ce lupanar. 

Ce bling bling, qui se reflète à la Queen's Gallery dans les effigies pour le moins décolletées signées par Geoffrey Kneller ou Peter Lely (c'est le meilleur des deux) masque en fait les problèmes. Charles, qui a promis une hypothétique conversion au catholicisme pour toucher secrètement de l'argent de Louis XIV, fait tout pour éviter une nouvelle guerre de religion. Plutôt sceptique, il n'a rien du fanatique. Il lui faut cependant «surfer» entre une noblesse, un Parlement et un peuple qui s'enflamment eux très vite pour des questions de théologie. Charles doit trouver de l'argent pour ses dépenses personnelles certes, mais aussi afin de créer des fondations scientifiques ou caritatives nouvelles. Le pays en a en outre besoin afin de reconstruire sa flotte et de repartir en quête de terres nouvelles. New York est une nouvelle York.

Le grand incendie de Londres 

Plusieurs catastrophes naturelles nécessitent également des solutions. En 1665, c'est la peste. En 1666 le grand incendie de Londres détruit 13 000 maisons en quatre jours. Il faut reloger. Reconstruire. Eviter encore un carnage, les protestants parlant de complot papiste. Charles aimerait une ville moderne, avec des rues larges et droites. Il n'y parvient pas. Une nouvelle cathédrale anglicane s'impose pour remplacer l'ancienne, effondrée. Pour ça, la capitale a besoin d'un architecte et d'un urbaniste. C'est Christopher Wren, dont Charles se fait le mécène personnel. Un bon choix, comme le prouvent encore les innombrables églises baroques de Londres (même s'il est permis de préférer celles, un peu plus récentes, de Nicholas Hawksmoor). Tout se réalise dans des conflits permanents avec le Parlement, que Charles doit à chaque fois transformer en arrangements. Le roi sait éviter le désastre jusqu'à sa mort en 1685. Catholique convaincu, son frère et héritier Jacques II va vite affronter une nouvelle révolution. 

Le lieu d'exposition d'Elizabeth II (qui ne descend donc pas de Charles) propose beaucoup de documents d'époque. Tout se voit très bien expliqué, très bien présenté, même si un bagage de départ semble souhaitable. Le public a ensuite droit aux fastes du règne avec de l'argent et du vermeil. Il y a même des objets de chapelle en or massif. Tout a survécu en Angleterre de cette époque, alors que l'orfèvrerie royale française a passé à la fonte dès la fin du règne de Louis XIV. La Queen's Gallery propose aussi de la grande peinture. Charles a acheté, notamment lors de son exil hollandais. Moins que son père. Il faut dire que son gros effort a été de récupérer ce que Cromwell a vendu, et qui est resté dans le pays. Ordre de restitution. Loi. Et quelques arrangements. Charles n'aime pas les conflits. Le Royal Trust peut donc aligner des chefs-d’œuvre, comme à la Royal Academy. Véronèse. Bonifacio da Pitati. Georges de La Tour. Bruegel le Vieux... Bref, tout ce qui entourait un monarque que les historiens, dès le XVIIe siècle, ont présenté comme une «adorable canaille».

Pratique 

«Charles II, Art & Power», Queen's Gallery, Buckingham Palace Road, Londres, jusqu’au 13 mai. Tél. 0044 303 123 73 01, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 9h30 à 17h30.

Photo (Royal Trust, Londres 2018): Portrait officiel de Charles II par John Michael Wright, fragment.

Prochaine chronique le dimanche 11 mars. Emergency, un lieu alternatif pour Vevey, fête ses 10 ans.

 

 

 

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