Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Queen's Gallery croule sous l'or

Tout ce qui brille n'est pas or. Même à Buckingham Palace. L'exposition "Gold", qui se tient à la Queen's Gallery le prouve avec humour et doigté. Les objets apparemment disparates qu'elle réunit font réfléchir autant sur la symbolique du métal que sur l'éternel désir de l'imiter à bon marché. Les superbes consoles, commandées dans les années 1740 par Georges II, sont en une sorte de papier mâché, monté sur bois, puis recouvert d'une feuille dorée. Nous nous trouvons ici dans un monde d'illusions. Presque un théâtre. 

Je vous parle régulièrement des manifestations proposées par la Queen's Gallery, reconstruite il y a une quinzaine d'année dans un style néo-classique tenant du pied de nez architectural à tous les modernismes. Il faut dire qu'il s'agit souvent des plus inventives de Londres. Le succès commercial importe moins ici qu'ailleurs. Tous les objets appartiennent au trust qu'a constitué Elizabeth II pour les collections royales. La chose a non seulement le mérite de les détacher de la personne du souverain. Elle les rend inaliénables. Jusqu'à George VI, le père d'Elizabeth, des œuvres sortaient d'un patrimoine encore considéré comme privé.

Une série de rencontres 

"Gold" est fait de rencontres. Parfois cocasses. Souvent émouvantes. Sur le mur du fond de la seconde et dernière salle (le reste de la Queen's Gallery est occupé par une présentation de photos des années 1860), deux vases se font face. L'anse tournée à droite, il y a la Rillaton Cup, martelée entre 1700 et 1500 av. J.-C. Un achat de William IV, qui l'a sans doute sauvée de la destruction dans les années 1830. L'anse à gauche appartient à "The Golden Cup", une nature morte peinte par William Nicholson. Une acquisition de la Reine Mère en 1942. 

Beaucoup d'objets ont été reçus en cadeaux. L'Equateur a donné une couronne précolombienne à la reine Victoria. Le sultan de Mysore un lion de son siège de parade à William IV. Mais il y a aussi les achats. Victoria, toujours elle, s'est offert un triptyque exécuté vers 1305 par Duccio, le plus grand artiste siennois. Peinture religieuse à fond d'or, bien évidemment. Elle a aussi voulu la petite croix médiévale trouvée lors de fouilles, dans la campagne anglaise. Elle a sans doute appartenu à la mère d'un certain Richard III, immortalisé par Shakespeare. La même souveraine a enfin demandé Charles Lester de réaliser un tableau, format Cinémascope, montrant son couronnement. Un rayon doré, impensable à Westminster, éclaire la scène...

Un plat de 8,5 kilos en or massif 

Par cercles concentriques, le visiteur sort ainsi du sujet sans pour autant le quitter. Un tableau peint par Benedetto Gennari pour Charles II vers 1670, montre Danaé recevant une mythologique pluie de pièces d'or, que des angelots font prestement entrer dans des caisses. Un portrait par Peter Lely représente la duchesse de Richmond, la seule femme ayant osé résister au même Charles II. Elle porte une robe en drap d'or. La Jarretière de Georges VI reste d'un métal indéfini. Une prodigieuse paire de vases montés, provenant peut-être de Versailles et acquise par George IV, a des anses de bronze doré... 

Il ne reste plus qu'à revenir aux sources. Une vitrine, sans doute blindée, abrite les tabatières que collectionnait la reine Mary, grand-mère d'Elizabeth. La dame passait pour une vraie pie, se faisant donner celles qu'elle ne pouvait acheter. Non loin de là se trouve un énorme plat ciselé. Le visiteur se dit qu'il est bien gros pour du vermeil. Erreur sur la substance! Ledit plat est en or massif. Il s'agit d'une commande un peu folle de Georges IV, après son accession au trône en 1820. L'objet pèse huit kilos et demi.

Un "shop" plein d'humour 

Le public n'a plus ensuite qu'à se glisser dans le "shop", aux prix très raisonnables. Les couronnes en Swarovski sur des T-shirt noirs ont disparu. C'est l'hiver. Ils ont été remplacés par des coussins au drapeau britannique barrés d'un "God Save the Queen" et des corgis en peluche reproduisant les chiens favoris de la souveraine. Le tout sent très fort le second degré. On peut se le permettre ici, vu la légitimité. Qui imaginerait une telle "gadgeterie" à l'Elysée?

Pratique

"Gold", Queen's Gallery, Buckingham Palace, Buckingham Road, Londres, jusqu'au 22 février 2015. Tél. 004420 77 66 73 00, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. L'autre exposition actuelle est consacrée aux photos du Proche-Orient prises par Francis Bedford, en 1862. Il accompagnait alors le prince de Galles, futur Edward VII. Photo (DR): le fameux plat en or, commandé par George IV en 1821.

Prochaine chronique le lundi 1er décembre. Des livres, avant Noël. Dürer, Saint Laurent, Chritine de Suède, Giacometti...

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