Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La National Portrait Gallery fête les 100 ans du "Vogue" anglais

Crédits: Cecil Beaton, courtesy Sotheby's

1916. C'est la guerre. Même si elle peut sembler lointaine vue de Londres (contrairement à ce qui arrivera en 1940), elle a transformé la vie d'un peu tout le monde. Tenez! Les élégantes ne peuvent plus recevoir régulièrement des "States" leur exemplaire de «Vogue», alors bimensuel. Que faire sans cette bible, créée en 1892 aux Etats-Unis et qui avait trouvé son évangéliste avec le rachat par Condé Montrose Nast (le monsieur s'appelait réellement comme ça) en 1909? 

Pas de problème! La solution existe. Une version britannique de «Vogue» va naître en cette année 1916. Elle se situera bien sûr dans la même ligne, avec ce qu'il faut d'adaptations locales. Le «Vogue» anglais, qui existe toujours, pourra montrer de vrais aristocrates dans d'authentiques châteaux. Et, si la mode reste majoritairement celle de Paris (New York compte alors pour beurre), la manière de la porter deviendra insulaire. Il en reste d'ailleurs quelque chose. N'oubliez pas que l'androgyne Stella Tennant, qui fut l'un des grands top-modèles des années 1990 et 2000, était la petite fille du duc et de la duchesse de Devonshire.

Une exposition très courrue 

«Vogue 100, A Century of Style», mis sur orbite par la National Portrait Gallery de Londres, constitue l'un des gros succès publics de ce début d'année. Carte de presse ou pas, je n'ai même pas pu entrer dans le bâtiment en février. En avril, c'était déjà plus calme. «Il est prudent de réserver son billet à l'avance», indique cependant le site du musée. L'entrée est chère, très chère même puisqu'elle coûte 19 livres (environ 30 francs). Le public en a cependant pour son argent, même si le parcours à travers le bâtiment peut sembler peu clair. Disons, pour simplifier les choses, qu'il y a quelque part (mais parfois où?) une section pour chaque décennie. 

Le «Vogue» anglais est longtemps resté à la traîne des Etats-Unis. Sa rédaction en chef pouvait puiser dans un pot commun. Il y avait là les photos réalisées aux Etats-Unis et à Paris. Elles étaient signées par les plus grands, de Horst P. Horst à Edward Steichen, en passant par le baron de Meyer. En noir et blanc (même s'il y a eu des essais précoces de couleurs), elles magnifiaient Coco Chanel, Madeleine Vionnet ou Jeanne Lanvin, les couturières phares des années 1920 et 1930. Plus quelques créateurs britanniques, bien sûr, dont le sublime Charles James. Il restait cependant difficile alors de faire de la haute couture à Londres. Le Vaudois Robert Piguet, qui triomphait à Paris, devra ainsi fermer ses ateliers de Mayfair assez rapidement.

La photo choc de Cecil Beaton 

La Seconde Guerre mondiale ne marquera pas un temps d'arrêt, même des sujets sérieux trouveront leur place dans «Vogue». Publiée en 1941, l'année des 25 ans de la revue, un cliché symbolisera ainsi, de manière frivole, la volonté de résistance des insulaires. Dû à Cecil Beaton, le plus célèbre photographe anglais du mensuel depuis déjà dix ans, il montrait un mannequin de dos, histoire de représenter la femme en général. La dame est vêtue d'un magnifique costume tailleur. Elle pose au milieu des ruines créées par les bombes allemandes. La légende dit: «La mode est indestructible». La suivre tient presque du devoir patriotique. Ne pas le faire indiquerait un fatal laisser-aller. 

La paix ramène les élégances traditionnelles. «Vogue», ainsi que le fera plus tard le «Play-Boy» d'Hugh Hefner, mélange cependant images de séduction et textes d'écrivains célèbre. Avant Salmon Rusdie, il publiera Aldous Huxley ou J.G Ballard. Les mannequins commencent à sortir dehors. Leurs meilleures images sont produites par Norman Parkinson, puis par un certain Tony Amstrong-Jones, qui deviendra Lord Snowdon après son mariage en 1960 avec la princesse Margaret, sœur unique d’Élizabeth II. Il y a là beaucoup d'invention, dans un style que l'on tendrait à qualifier sur le Continent de «british».

Le "swinging London"

Les rapports de force s'inversent autour de 1960. Provinciale, voire marginale, la mode anglaise explose dans le monde entier. Elle sort de la rue, et non plus de salons comme celui du couturier Norman Hartnell. Ce sont les années Mary Quant (mini-robes) et Vidal Sassoon (coiffures). Les tops sont désormais britanniques, comme leurs photographes. Il y a Jean Shrimpton, «la shrimp», brune et encore assez chic. Puis vient Twiggy, «la brindille», 41 kilos de blondeur pour 172 centimètres. Déjà plus «cockney». Aucune importance. Au contraire. La Grande-Bretagne adule désormais ses rockers, qui ne sortent pas précisément d'Eton et Cambridge. 

L'exposition se rapproche alors des temps modernes. Chaque visiteuse vient en fait pour sa décennie, même si du désenchantement se sent dès les années 1980 avec l'ère Margaret Thatcher (ici photographiée par David Bailey, une rencontre qui s'est mal passée). En 1993, on voit apparaître Kate Moss. Les photographes se nomment désormais Mario Testino, un peu banal, et Dieu merci Tim Walker. Ce dernier poursuit aujourd'hui encore les rêves anglais d'une extravagance et d'une folie sans limites.

Enormément à voir 

Chacun tirera son miel de cette exposition réunissant tirages originaux, exemplaires d'époque du journal restituant les mises en pages et immenses panneaux créés pour la circonstance. Il y a là des versions non retenues d'images célèbres. Des sujets refusés. Ou censurés. Tout, quoi. Autant dire que l'exposition prend du temps. Normal du coup que, vu les espaces plutôt serrés, d'autres visiteurs attendent leur tour en faisant le pied de grue devant la porte. On sait tenir une file en Grande-Bretagne. 

Pratique

«Vogue 100, A Century of Style», National Portrait Gallery, Saint Martin Place, Londres, jusqu'au 22 mai. Tél. 004420 73 06 00 15, site www.npg.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (courtesy Sotheby's): Une photo de mode de Cecil Beaton, 1946. Rouge sur rouge en dépit des restrictions.

Prochaine chronique le mercredi 4 mai. François Pinault montre Sigmar Polke à Venise.

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